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L'ironie des sentiments, voyage en train fantôme au cœur des passions tristes

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Posté(e)

 

Ces portraits paradoxaux que je vais vous livrer sont acerbes, parfois même cruels, mais c’est le plus souvent moi qu’ils décrivent. C’est le plus souvent en moi que j’ai trouvé les défauts, mais peut-être aussi les qualités, que je mets ici au jour. Chez certains êtres, la cruauté ne peut s’exercer dans toute sa violence que si elle les a eux-mêmes pour objet. Chez certains êtres, la tendresse ne peut se manifester que si elle porte sur un objet extérieur à eux-mêmes. Vous trouverez, dans ces textes, des êtres qui sont moi et qui ne le sont pas, des êtres que, dans une certaine mesure, je porte en moi et dont je suppose que vous les portez également en vous, comme autant de tendances, d’inclinations paradoxales, mais universelles. Du moins échouerais-je si tel n’était pas le cas.

 

J’aurais pu vous parler, et vous parlerai peut-être un jour, du mélancolique dont les maux ne se nourrissent que d’eux-mêmes - la pure douleur d’exister précédant tout affect - ou du joyeux qui se satisfait de tout et éprouve le pur plaisir d’exister, selon l’heureuse expression d’un mélancolique. J’aurais pu vous parler de bien d’autres personnages encore, mais ce qui m’a intéressé ici, c’est l’ambiguïté des personnages décrits, ce que j’appelle l’ironie des sentiments. De quoi s’agit-il ? D’abord de leur nature paradoxale. Je les appelle ironiques également parce que les émotions devraient nous aider, à choisir, à vivre - la colère n’a-t-elle pas, quelquefois, une vertu roborative ? -, or celles-ci la desservent et malmènent ceux qui les éprouvent. Leur rhétorique spontanée, la rhétorique de ces sentiments, amène souvent nos personnages au pire.

 

  1. Le rêveur. 

 

Voyez ce rêveur qui passe par ici. On l’a déjà décrit à plusieurs reprises. Mais, comme il arrive souvent, lorsque l’individu lambda s’essaie à tirer le portrait d’une personne originale, on n’a pas sur le percevoir. L’homme sain, l’homme normal a un sens aigu du réel, de l’action. Il était naturel qu’il fût interrogé à la vue du rêveur et qu’il eût l’impression de découvrir une espèce étrange dans le zoo des êtres. Aussi ne parvint-il à en saisir la singularité, de sorte qu’il projeta sur lui bien des traits qui ne correspondaient pas au rêveur. C’était l’image inversée que l’on perçoit de soi-même dans le miroir. Autrement dit, il  pensait le rêveur à rebours de ce qu’il était lui-même, en faisait un être timide, douceâtre et perdu dans le monde sirupeux de ses rêveries légères et aériennes.  

 

Le rêveur ne s’est pas défendu. Il était distrait. D’ailleurs, ayant remarqué que je parlais de lui, il l’a aussitôt oublié. Il ne me regarde plus, a levé les yeux vers le ciel et semble absorbé par je ne sais quelle image hypnotisante. Ses yeux sont grand ouverts, sa bouche mi-close, et à le voir ainsi je donnerais presque raison à notre homme d’action. Pourtant, je vois que ses mâchoires se serrent, son regard s'obscurcit, ses traits se durcissent. Rondelet qu’il était, son visage est à présent émacié. Naguère retroussé, son nez est bourbonien. Son regard enfin est perçant comme une lame de couteau qu’on enfonce au plus profond de la chair. Il soupire, respire un peu, se reprend, et revient à lui-même.

 

Mais le voici qui s’approche de moi. Il murmure à mon oreille : “Il existe de doux rêveurs. Mais moi, je ne pars pas pour le plaisir en Chine, en Grèce et dans les mondes merveilleux où séjournent les licornes, les animaux les plus fantastiques. Ma rêverie, c’est une fuite. C’est pour ne pas avoir à lutter, me battre, et Dieu sait que je le peux, que je m’enfuis. Il existe des rêveurs qui ne peuvent voir le monde, le réel. Mais moi, je le perçois mieux que quiconque. Au vrai, cette cruelle lucidité fait tout mon orgueil et ma détresse ! Aussi dois-je m’efforcer, pour survivre à cette réalité décharnée qui parfois m’est jetée à la figure, rester en retrait, m’isoler quelque temps. Mais prends garde, disait le poète, prends garde au rêveur. Qui sait ce qu’il ferait s’il revenait au monde ? Je divague, je divague. De plus, on m’appelle, là-bas, je ne sais où. Ailleurs.”

 

  1. L’homme du ressentiment. 

 

Mais voyez cet échange de regard. Peut-être le rêveur éprouve-t-il du ressentiment, peut-être l’homme du ressentiment est-il rêveur… Puisque la fiction me donne, n’est-ce pas, tous les droits, imaginons que, soudain lucide, l’homme du ressentiment vienne me dire son secret. 

 

“Je suis alchimiste. J’ai en moi tout ce qu’il faut pour déplacer une souffrance à l’égard de ce que je suis sur un homme, et la transformer en haine. Comprenez que ni la souffrance, ni la haine, ne me définissent. Ce sont mes pouvoirs d’alchimistes, je l’ai dit, et ma recherche obstinée d’un fautif. C’est un moustachu un peu fou, un moustachu qui me connaît mieux que moi-même qui l’a dit avec le plus de vigueur. Il n’y a pas besoin d’user de ses mains pour défigurer un homme, d’abord parce que les mots y suffisent, ensuite parce que la création des ennemis ne peut aboutir sans modification des êtres : il n’y a d’ennemis que créés. Ce ne me sont donc pas mes sentiments, ce sont mes mensonges qui me définissent. Il est vrai qu’il y a là un mystère. Ma haine croît en proportion à la fois de ma souffrance et de mon doute, et je ne sais pas comment, la plupart du temps, je parviens à me mentir à moi-même. Pensez à cette femme contre laquelle je vitupère à longueur de journées. Pour peu qu’elle m’eût accepté, pour peu qu’elle m’eût aimé, je lui aurais donné mon âme. Pourtant, je lui en veux et fais d’elle l’origine de tous mes maux…. Je sens bien, parfois, qu’elle n’est pas fautive d’avoir cette beauté insolente qui me séduit, ce désir versatile et cruel, à l’image de la nature, la belle, l’indifférente, l’innocente nature. Je sens bien, je sens bien… Puis j’oublie, et je hais. Suis-je scindé ? Tout est si compliqué. Au fond, je m’y fais très bien. Il arrive que je cesse de souffrir, il arrive que je vive allègrement dans mes tromperies. C’est le drame des gens sains. Mais qu’importe, je vous en ai trop dit. Et puis, sachez-le, je fatigue. Malgré les apparence, je suis le plus fourbu des animaux du zoo des êtres. Car les illusions, dans la serre chaude et humide du ressentiment, creuset de tous les maux subis et infligés... car les illusions demandent un soin constant. Je finis par croire que le temps que je dépense à les entretenir pourrait me servir à me corriger. Je plaisante, bien sûr. Du reste, ce discours, c’est vous qui le tenez. Fantaisie littéraire, disiez-vous. Je pense que ce sont des âneries, des fadaises ! Maintenant, laissez-moi. Je dois dormir.” 

 

Le voyez-vous qui s’allonge dans la fange et qui semble s’étouffer ? “C’est l’asthme”, dit-il à demi-inconscient, avant de fermer les paupières. Vous m’excuserez de cette discussion sinistre. Les vices sont non moins contagieux que certaines des pires maladies.  Nous ne sommes pourtant qu’au début de l’itinéraire que doit suivre notre train fantôme. Allons-y, le honteux nous attend. 

 

  1. Le honteux. 

 

“Moi aussi, voyez-vous, je bavarde. Je vous en donnerai les raisons. Et à dire vrai, en vous écoutant, je ne pouvais m’empêcher de penser que, s’il est faux que tout les chemins mènent à Rome, en revanche ceux qui mènent au ressentiment sont légion... Moi-même, je suis tenté, je l’avoue… ” 

 

Voyez comme il se recroqueville, comme il pleure, voyez comme il souffre. Regardez ! Il sort enfin la tête de son trou. (Il avait, je le dis pour le lecteur, essayé de s’enterrer). Mais demandons-lui de nous raconter son histoire. 

 

“La mienne ? C’est beaucoup dire, une histoire. Je n’en ai plus depuis l'Événement. Je suis, à présent, dans le purgatoire. Ou plutôt, je suis en enfer. Car l’enfer, c’est l’attente. Mais, puisque vous me demandez de vous raconter quelque chose et puisque je suis bavard, je vais vous décrire ma cellule. Passons sur la description physique. Vous voyez bien qu’on y rencontre des insectes de toutes sortes, qu’on y boit et déguste la ciguë comme les Anglais sirotent leur thé. D’ailleurs si vous ne le voyez pas, c’est tant pis ou c’est tant mieux. Mais, pour revenir à nos moutons ou, pour rester dans un registre théologique, nos brebis égarées, j’attends, je me répète, sans cesse. C’est que, voyez-vous, l'Événement est ce qui résiste, ce qui ne se laisse pas intégrer, c’est ce qui introduit une césure dans l’existence. Alors, on fait avec ou on meurt. Les âmes fortes, elles, ont une capacité formidable à produire du sens. Non qu’elles biaisent avec les faits, comme l’homme du ressentiment. Au contraire, leur talent réside dans leur capacité à introduire du sens sans tricher. Ce sont des artistes ou, si vous préférez, des sportifs de haut niveau, mais en tout cas elles s’en sortent. Mais donner du sens à l’événement, c’est en réduire l’événementialité, et je ne le veux pas, je ne le peux pas. C’est l’introduire dans l’existence, c’est donner une continuité à ce qui n’en a pas ! Or je manque d'ingéniosité, je manque de talent, alors je me heurte, je bute, je bloque, et je fais ainsi varier à l’infini les verbes pour définir mon tourment. Car il me définit. 

 

Les passions, vous le savez, sont des êtres à part entière. Premièrement, il s’agit pour elles de se nourrir. Ce sont les mêmes images, les mêmes mots et les mêmes souvenirs qui sont sans cesse convoqués et ruminés. Deuxièmement, elles croissent. Vos forces étant assimilées, la honte prend toute la place. Le tout de votre personnalité se sent à l’étroit à l’intérieur de l’espace exigu d’une seule de ses parties. Si bien que vous vous étonnez de ne pas éclater... Troisièmement, elles se multiplient...  Comme par un effet boule de neige, vous songez alors à d’autres maux, vous vous souvenez d’anciennes souffrances… Le mécanisme est lancé… Votre souffrance n’est pas seulement un prédateur, c’est un prédateur intelligent... Le plus grand des sophistes, eût dit le moraliste ! Vos raisonnements sont boiteux, mais vous y croyez ; la vérité vous apparaît parfois, mais vous glisse entre les doigts... La mélancolie cajole, et vous aimez ses caresses. La haine enjôle, et vous voilà séduit... Tango funèbre.


Quoi ? Le nom de l'Événement ? Mieux, l'Événement lui-même ? Je peux vous dire, d’abord, qu’il ne s’agit pas d’une noble souffrance. Il y a des souffrances admirées dont on se targue même parfois ! Une peine de coeur, par exemple, pourra être éprouvée par une âme romantique, sensible et noble. L’on pourra en parler, discourir sur les nuances de son mal-être, en faire des poèmes... C’est d’ailleurs souvent moins pour se soulager d’un poids que pour entretenir l’admiration qu’on lui porte que l’individu poursuivra, au sujet de son malheur, un discours disert. Il lui semblera, voyez-vous, que son histoire mérite d’être racontée, qu’il peut servir d’exemple et que son témoignage, en tout cas, est important. De plus sa noble souffrance lui apparaîtra comme un accident dont il n’est pas responsable. L’on se demandera : “comment cela a-t-il pu lui arriver?” Mieux, il sera transfiguré par sa passion ! Au contraire, la honte souillera le sujet qui l’a subie. Non seulement sa réputation en pâtira, mais encore il lui semblera qu’il a été atteint au plus profond son être... Adam rougit de honte lorsque Dieu apprend qu’il a commis une faute : le péché ne l’atteint pas seulement en surface, il le modifie profondément… Il le corrompt. Or à l’instar d’Adam, j’ai rougi avant d’entrer dans l’histoire... Mais ne vous y trompez pas, si l’on peut éprouver de la honte après avoir commis une faute, la honte et la culpabilité sont deux choses différentes...


Tenez, j’entendais récemment un jeune homme dire qu’il se sentait honteux d’avoir mené, il y a longtemps, une vie de délinquant. Il imaginait ce qu’il aurait pu devenir s’il avait continué à vivre ainsi. Ce qu’il importe de remarquer, c’est que, jusqu’à un certain degré, l’on préfère se sentir coupable que honteux”

.

Voyez ce ton théâtral qu’il prend au fil de son discours, voyez cette morgue aristocratique qu’il affiche lorsqu’il regarde au loin. Il semble se démener pour regagner un peu de dignité. “Aussi bien, si quelqu’un pourra affirmer que la valeur d’un individu consiste en sa moralité, il sera plus heureux qu’on le dise beau et fort que juste et bon ! Juste avec autrui, il ne le sera pas avec lui-même. Aussi bien, si la honte n’a nui, bien souvent, qu’au honteux, elle nous livre, pour ainsi dire, à la foule ! L’événement qui a provoqué la honte n’a nui qu’à la personne qui en a été la victime ; pourtant, celle-ci est jetée à la face du monde comme indigne. Même le discours qu’elle se tiendra à elle-même sera toujours celui de la société en elle. Elle ressassera, remâchera, dégustera ces mots qui la font tant souffrir…”

 

Calmons-le, calmons-le, avant qu’il ne reparte dans sa logorrhée. “Me taire ?! La honte n’est pas seulement un affect, c’est surtout un discours ! Si le honteux est le plus souvent silencieux, sa voix intérieure ne cesse de le titiller. Il y a des hyperboles - “tu es le plus grand des idiots, le plus petits des hommes” - des sophismes - “si tu as échoué une fois, tu échoueras toujours” - des métaphores - “rentre sous terre, ne te montre pas”, il y a une rhétorique de la honte. Ce discours se caractérise à la fois par ses répétitions, sa longueur, et son indigence. Comme dans une mauvaise chanson, le refrain revient trop souvent ; comme dans un mauvais roman, la honte est pétrie de complaisance ! Elle arrête votre histoire, elle apparaît comme une voie sans issue…. Il faut bien le dire, et l’expression commune est juste : il vous semble que, de même que l’on meurt de mort naturelle, de vieillesse ou d’un accident, vous êtes mort de honte. Vous faisant croire que vous n’êtes plus à même de changer, elle vous ôte votre liberté. Vous faisant croire que votre personnalité se réduit à une seule de vos actions, elle en supprime la complexité. Elle fait de vous, semble-t-il, une chose !”

 

Avez-vous remarqué comme il s’est ragaillardi au fil de son discours ? Son esprit était accaparé, s’il n’est pas lavé de ses péchés, du moins les oubliait-il au moment où il parlait. Voyez l’air amène qu’il arbore à présent... Demandons-lui de nouveau ce qu’il en est de l'Évènement, peut-être répondra-t-il, peut-être sera-t-il sauvé... “Je ne peux le savoir, vous dis-je. Mais, avant de vous laisser, je voudrais vous dire qu’aujourd’hui je suis seul. Cela n’est rien, mais ma solitude contient la possibilité d’une renaissance. Remarquez que je ne suis plus sous la tutelle de mes modèles, qu’ils ne m’épaulent plus. Salubre et amère prise de conscience… Non que je me passe du jugement d’autrui ‑ qui peut s’en glorifier ? -, mais je choisis mes juges…”

 

Regardez-le s’en aller, plus fier que jamais. Je pense qu’il va mieux. Mais peut-être ne s’agit-il que d’une illusion… La répétition, toujours la répétition ! Tenez, il revient... “Allez voir, je vous en prie, l’idiot et son frère, ils sont aussi différents l’un de l’autre que le noir l’est du blanc, mais au fond ils se ressemblent en ceci qu’on ne les voit pas... Qu’est-ce à dire ? Vous me comprendrez un peu mieux une fois que vous aurez discuté avec eux. J’ai besoin de solitude, de calme. J’ai besoin de mon trou.”

 

Cocasse et éloquent personnage, n’est-ce pas ? Je ne l’écoute plus, à la longue. Il faut dire qu’il parle beaucoup, digresse, mais revient toujours à son point de départ. 

 

  1. L’idiot, et son frère. 

 

Regardez l’obtus, il semble vouloir nous approcher, avec ses grosses chaussures, son visage franc, son front large et ses mains dans les poches. “Je ne viens pas pour le plaisir, les amis. Mais pour que vous ne me confondiez pas avec cet énergumène, l’Idiot, qui vient là avec son frère. J’ai mes vertus. Je suis grossier, il est vrai, “je ne vois pas”, comme je dis souvent. Mais c’est moins parce que je ne comprends pas les hommes que parce que je les soupçonne de ne pas se comprendre eux-mêmes. J’aime ce qui est à ras d’expérience. Je hais tout ce qui est nébuleux, éthéré. Alors ? Alors je teste, je brutalise parfois, je cherche une résistance dans les idées comme dans les choses. C’est dire, remarquerez-vous, que comme le vieux satyre, j’aime les idées. Mais je les aime quand elles sont tranchantes comme le fer et compactes comme la pierre ! Oui, toute idée doit pouvoir être claire, sinon ce n’est pas une idée ; oui, tout propos doit être clair, sinon ce n’est pas un propos, c’est un galimatias. Remarquez que l’idiot que voilà tient souvent des discours obscurs… Il n’est pas bête, m’a-t-il dit. Loin de là, c’est plutôt qu’il est curieux, particulier, irréductiblement, de telle sorte qu’on ne le voit pas, comme son frère et son père, le honteux. Il vous l’a dit ? Tant mieux. Ce que moi, j’en dis ? Ah ! mais on ne m’écouterait pas. Alors qu’importe !” Vexé, comme d’habitude, il s’en va. Pourtant, il a des choses à dire, je vous l’assure. “Gonflé d’air”, dites-vous ? Tant pis, je n’ai pas le temps pour la susceptibilité et n’ai que faire de ce que l’obtus peut vous souffler à l’oreille... Au fond, je crois qu’il m’aime bien. 

 

Avez-vous vu l’idiot, l’avez-vous seulement regardé ? Il est bien, comme il le disait à l’obtus, particulier. Il aurait pu d’ailleurs être différent. L’idiot du village, par exemple, ne lui ressemble qu’en ceci que ses gestes n’ont pas, ou guère, de sens, que ses mimiques ne semblent rien signifier, qu’en un mot il est étrange, presque animal dans sa différence. Quoiqu’il ne soit pas excessivement viril et qu’on ne puisse le dire barbare, il semble sauvage en ceci que la civilisation n’a, semble-t-il, pas eu de prise sur lui. Il se dit intact. Il y a des stéréotypes de la différence.. En un sens, c’est là que les clichés abondent le plus : n’ayant plus de repère, il est nécessaire que la pensée erre le plus. Le rêveur nous l’a dit. Mais lui, voyez-vous, “ce n’est pas ça”. Il résiste, tout simplement, nous frappe du pied quand nous essayons de le faire entrer dans un tiroir, une case, et y poser notre étiquette… Sa différence ne crie pas, elle murmure ; elle ne clame pas, mais au mieux suggère...  C’est ce léger écart pour certains imperceptible qui les met hors d’eux. C’est un drôle de personnage, donc un personnage drôle.

 

Tout le contraire de son frère - mais pour un même résultat, n’est-ce pas ? Tout chez lui est prévisible, et nous étonne par cela même. Un journaliste, qui aimait à interroger les sportifs sur les hautes questions de la philosophie, remarquait qu’on l’appelle le plus souvent par un nom commun. Notre esprit, voyez-vous, est ainsi fait qu’il s’étonne lorsque le monde ne répond pas à ses attentes, lorsqu’il voit des choses étranges ; mais il ne s’étonne pas moins lorsqu’il y répond trop bien. Dérouté, on s’esclaffe alors ! C’est pourquoi le monsieur que vous voyez n’a pas de nom. Les stéréotypes, les clichés, les poncifs, ce sont des mots qui s’appliquent au discours. Mais le blond que l’on voit là, ce n’est pas un discours, c’est un être, ce n’est pas une généralité… C’est son drame. Il est, diront les mauvaises langues, l’impossible réalisation de la conjonction de l’universel et du singulier : un échantillon.

 

  1. L’homme de l’auto-dérision, l’homme du pardon. 

 

Mais voyez l’homme de l’auto-dérision semoncer l’obtus qui tenait à railler les enfants du honteux. Il semble que ce coup qu’il vient de prendre sur la figure l’ait calmé. Il est à terre, allons lui parler. 

 

“J’ai échoué, il faut dire que j’ai du mal à me battre. Frêle comme une danseuse étoile, disait ma mère. Mais en dehors de mon activité d’humoriste, où j’excelle, il faut dire que je ne suis pas très doué. Trop sérieux pour les métiers frivoles, trop léger pour les métiers sérieux, j’ai longtemps été en peine de trouver ma voie. Mais passons. Vous êtes venus pour me demander d’expliquer mon activité. Je serai donc, aujourd’hui, sérieux.

 

Et d’abord, je vous dirai que ce métier consiste à certains égards à aimer. Ne riez pas, chers amis, car votre rire témoigne de ce que vous ne concevez l’amour qu’à la manière de nos contemporains, c’est-à-dire pauvrement. Oui, s’il ne me plaît pas de critiquer les sociétés en déliquescence, force m’est pourtant d’avouer que nous ne savons plus aimer. Le prouvent également la mentalité bestiale de la moitié de nos contemporains et la passion pour la sensiblerie de l’autre. Ne blâmez pas la médiocrité de certains de nos artistes, ou plutôt, voyez qu’elle ne le relève pas d’une incapacité à créer, mais plutôt d’un défaut dans la manière qu’ils ont de sentir… 

 

Mais je m’égare, je me laisse aller au ressentiment. C’est qu’aimer est dur. Non que j’aie tort de relever les défauts des hommes. Un amour myope n’est pas un amour véritable. Il est facile d’aimer les astres grâce auxquels vous connaissez l’avenir.  Il est facile d’aimer la nature déformée par le prisme des poètes. Mais c’est aimer autre chose que la nature, c’est, au mieux, aimer un jardin miniature construit à l’image de sa propre image. Purifier sa vision du monde de ses scories, le voir décharné, brutal, insensé et violent, mais l’aimer... c’est autre chose. Bien souvent l’approbation est autant affaire de volonté qu’affaire de sentiments. 

 

Mais, pour revenir à notre problème, ma modeste et banale solution, à l’échelle de l’individu, c’est simplement de faire voir... En somme, si je ne crois pas que l’homme soit bon, je crois qu’il est difficile de voir et frapper. Voyez comme l’obtus a détourné le regard pour m’en décocher une ! Du reste, pourquoi ririons-nous au lieu de frapper si nous n’éprouvions, outre la peur de l’amende, une certaine pitié pour les hommes que nous voulons faire souffrir ? Aussi naïf que cela puisse paraître, je crois avec l’homme aux yeux globuleux que, bien souvent, la méchanceté a besoin d’alibis non seulement pour se cacher du regard des autres, mais pour se cacher de soi-même. C’est pourquoi les hommes se défoulent en catimini, non tant parce qu’ils auraient trouvé un anneau de Gygès à se mettre au doigt, mais parce qu’ils en ont trouvé un à mettre au doigt de celui qu’ils abattent. C’est pourquoi je montre la singularité du frère de l’idiot, et sa subjectivité, à lui, l’idiot… C’est pourquoi, en un mot, je montre le personnage tragique derrière tout personnage comique. Le misanthrope est-il Alceste ou le misanthrope ? Je ne sais pas, je doute. Mais je m’égare, vous m’y contraignez... je retourne à mes spectacles !”

 

Arrêtons-nous là. Je crains que cette attitude ne vous décontenance… Non, je ne parle pas de son discours. Mais regardez-le, qui joue au Christ, il fait encore l’idiot… “Le premier, je vous le dis, “en vérité”, à réussir ce que nous devons faire… !” Allons donc ! J’espère en tout cas que ce voyage vous aura plu. Moi aussi, j’ai à faire. Pourquoi vous avoir amené là ? Lequel ? Je ne sais pas trop. Ah non ! Après tout. A vous de voir !

Modifié par Rigault

Posté(e)
  • Semeur d’échos

Une belle galerie d'autoportraits, d'une grande subtilité.

 

J'ai beaucoup aimé le style, très distancié, toujours élégant.

 

Globalement, on remarque et on apprécie une grande finesse d'écriture.

Modifié par Alba

Posté(e)
il y a 52 minutes, Rigault a écrit :

Le misanthrope est-il Alceste ou le misanthrope ? Je ne sais pas, je doute.

 

Je répondrais l'atrabilaire ( amoureux ) 😉

Posté(e)
  • Semeur d’échos

Belle plume à la finesse efficace!

Posté(e)
  • Semeur d’échos

La description de personnalités complet et parfois contradictoires, mais tout être humain n’est-il pas un assemblage hétéroclite de sentiments et de pulsions ? En tout cas un bel exercice d’écriture !

Posté(e)
  • Auteur

Merci d'avoir pris le temps de me lire !

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