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Aveux (2)

Featured Replies

Posté(e)
  • Semeur d’échos

Or, voici les faits. Le jour était à peine levé, la rosée transmutée en brume évanescente et les dernières flaques d’or s’estompaient dans l’immensité bleue du firmament. J’allais à petites enjambées, au gré des passes, humant la fraîcheur délicate des fourrés. Parfois, au petit trot, je gagnais une clairière plus riche en buissons ou bordée d’arbustes bourgeonnants. En cette période de l’année, mes forces ont diminué. Il me faut principalement passer mon temps à les reconstituer, ce qui exige de longues semaines. Je m’apprêtais enfin à descendre le tertre jusqu’à l’étang pour me désaltérer, lorsque un bruit sec dans mon dos, un bruit de branches cassées suivi aussitôt d’une bordée de jurons me fit tressaillir. J’avais reconnu la voix humaine. Je me retournai. Ma vue perçante me permit de repérer deux masses trapues à cent cinquante mètres de moi. Deux formes mouvantes se précisèrent, dont l’analogie de ton avec le spectre des couleurs de la forêt ne m’abusa pas : je discernai vite deux faces bouffies et ridées, rougeaudes, dans lesquelles étaient plantées des épaisseurs de poils noirs ; et, surtout, j’aperçus des dents, découvertes par un rictus blafard ; et puis de petits yeux luisants et sombres. Aucun doute : les hommes ! Les hommes venaient ! Moi qui sais leurs battues, leurs assauts, leurs massacres, leurs affûts assassins, je n’eus plus qu’une pensée, prompte mais salutaire, tant ma mémoire est marquée : ils venaient pour me traquer ! Je bondis, me précipitai dans les taillis, malgré mes pattes fragilisées, et je courus, je courus aussi lestement que je le pus, sautant par-dessus les haies, zigzaguant entre les chênes, les hêtres, les pins, le plus loin que mes forces me purent porter, choisissant l’itinéraire le plus tourmenté qu’il me fut possible de trouver. Mes intuitions étaient fulgurantes : par ici, la futaie est plus encombrée ! Par là, le talus est plus raide ! Je repartis plusieurs fois en arrière, frôlant soigneusement les arbres ; puis je revenais sur mes pas, du bout des sabots, sans bruit, et je me jetai, chaque fois que l’occasion se présenta, dans les fourrés les plus impraticables. Je veillais en même temps à me rapprocher de l’eau. J’atteignais bientôt le ru qui nourrit le petit lac. Là, je repris le rythme de la marche, haletant, à pas très lents, guettant tous les bruits, épuisé déjà sous le fardeau des jours rudes que je venais de vivre. Il était trop tôt. Mes forces n’étaient pas encore reconstituées. La rage de me voir condamné, pris au piège de ma faiblesse, se conjuguait en moi avec l’insoutenable angoisse d’être imminemment rattrapé par ces deux êtres cruels. Dans ma tête en feu, je ne me souvenais pas qu’aucun homme vînt me débusquer en une telle période de l’année, ce qui, dans l’élan de ma course, aggravait mon désarroi. Passé l’onde fuyante, je m’arrêtai enfin, parmi les petits arbres secs du marais, attentif : aucun écho des vacarmes traditionnels que font les équipages de la mort lorsque, sous le masque d’histrions humains, elle vient vous courre, portée par des esclaves hippiques, précédée d’une meute de chiens rendus idiots par le dressage des veneurs. Non, les bruits s’étaient tus ou résonnaient trop lointainement. Tout à coup, un corbeau prit avec fracas son envol. Il poussait de farouches croassements dont je compris aussitôt la raison : les monstres étaient tout près ! Je repris ma course, suant, les yeux exorbités, rongé par la peur, le cœur au bord de l’éclatement. Je filai vers l’étang mais fis halte : on risquait de me voir. Les marais n’étaient pas plus sûrs, leur miroitement trop visible. Je ne pouvais plus revenir en arrière. Alors, sur un coup de tête, j’avançai en suivant les berges molles de l’étang. Elles cédaient sous mon poids, m’amenant à trébucher dangereusement ? A chaque coup de reins, je risquais de me casser une patte. Abusant ainsi de mes frêles forces, je rejoignis finalement l’autre partie de la forêt, à même la côte abrupte d’une colline. Je traversai un bosquet, débouchant sur une piste que je voulus franchir avant une ascension difficile. Mais je fus soudainement paralysé : les deux hommes étaient là, jaillis comme des diables (si j’en crois leur mythologie) de leurs machines automobiles soigneusement dissimulées par des branchages. En deux secondes, Votre Honneur, je vis : ils avaient cerné le chemin de hautes palissades, elles aussi camouflées. L’accès à l’escarpement boisé de la colline était en outre barré par un long filet déployé sur une centaine de mètres. Comment pouvaient-ils deviner que j’aboutirais ici ? Je voulus, rassemblant mon courage, faire volte-face, mais décidément non ! J’étais exténué ! Mes ressources énergétiques étaient épuisées. Un cerf, à ma place, horrifié, n’eût plus qu’à attendre le coup de grâce, qui venait à moi par l’intermédiaire de ces deux ordures, vêtues de leurs chiffes kaki, tels des parangons de la guerre. Ils avançaient ensemble, l’air réjoui, une dague démesurée à la main.

 

 

 

Modifié par Thy Jeanin

Posté(e)
  • Semeur d’échos

Que d'émotions dans ce récit mouvementé ! Une lecture palpitante !

Posté(e)

Le deuxième volet de ces aveux est écrit par un animal traqué et soulève en mon âme une grande indignation, sans que je puisse m'en défendre. 

Posté(e)
  • Auteur
  • Semeur d’échos

Mais un animal est-il capable de penser si finement? Et y a-t-il (hélas) une justice, un tribunal pour les animaux? 🤔

Posté(e)

 

il y a 53 minutes, Thy Jeanin a écrit :

Mais un animal est-il capable de penser si finement?

Non, hélas, mais il sait ... 

 

il y a 54 minutes, Thy Jeanin a écrit :

Et y a-t-il (hélas) une justice, un tribunal pour les animaux?

La chasse existe depuis quelques millions d'années. Mais il y a chasseur et chasseur et parfois (souvent) c'est pour le plaisir de traquer, de tuer ... 😞 

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