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La tourte aux épinards

Featured Replies

Posté(e)

 

 

J'étais particulièrement fatiguée ce soir là ; j'avais eu dès le matin, du mal à trouver la sortie d'un pull rose que j'avais acheté la veille au marché de Saint Frusquin, l'encolure était si étroite que j'avais dû passer par les manches pour finir enfin, par l'enfiler, mais mon collier de perles s'était cassé.

Trois cafés plus tard, j'étais allée au jardin imaginaire où des plantes sans nom n'en finissaient pas de pousser à tort et à travers et j'avais fini par abandonner : au fur et à mesure que je déterrais leurs racines, elles repoussaient aussi sec avec des rires gras comme les papiers qu'on trouve sur les trottoirs près des fast-food. 

Une journée banale, en somme, faite de petits travaux répétitifs, de quoi s'arracher les tifs et rêver d'un roast-beef avec des petites pommes sautées à l'huile de pépins de raisin.

 

Le crépuscule arriva enfin, avec quelques copains, et je fus bien aise de rejoindre mon rocking-chair en rotin que j'avais trouvé chez l'antiquaire du coin, qu'on appelait Tintin à cause, sans doute, de son chien ou de son pantalon marron, un homme mi-humain mi-loup que j'aimais bien malgré tout. 

Il m'avait affirmé, pour justifier le prix, qu'il avait appartenu à un navigateur solitaire qui avait eu le mal de mer toute sa vie.

Je n'étais pas vraiment dupe mais j'aimais bien ses histoires qui alimentaient les miennes. 

Le fauteuil, atteint de la maladie de Saint Guy, me regardait d'un mauvais œil ; il venait d'éjecter ce pauvre chat de gouttière que j'avais recueilli en pleine misère et qui vivait désormais dans mon parapluie ; j'en toucherai deux mots à l'antiquaire, en songeant que j'aurais mieux fait de prendre le Voltaire immobile, voire la bergère tranquille ... 

Je me suis quand même assise, non mais, depuis quand les meubles commandent-ils ?

 

En y réfléchissant bien, je dénombrai un lit qui refusait tout corps allongé, une armoire qui avait fermé ses tiroirs définitivement, interdisant ainsi l'accès aux souvenirs d'un autre temps ; un frigidaire qui refusait obstinément toute denrée étrangère, un canapé qui lévitait dès que j'avais des invités, une table en ébène qui me faisait sans cesse des scènes et un buffet qui détestait la porcelaine.

Je n'ai jamais eu de chance avec les meubles, je dois bien le dire.

 

Même le bureau de Victor Hugo, acheté à prix d'or, me jetait parfois des sorts ; combien de fois, dès l'aube, à l'heure où blanchit la campagne, me suis-je retrouvée hagarde au milieu de nulle part ?

 

Des fois, surtout un soir comme celui-là, où je n'ai plus la force de me battre avec ces meubles récalcitrants, je m'enferme dans une pièce vide et je m’assois par terre avec ma cafetière, en position du lotus.

Je ferme les yeux, me bouche les oreilles pour ne plus entendre les fantômes qui regardent la télé en changeant de chaîne sans arrêt et les craquements du parquet dont je n'ai pas envie de savoir l'origine.

J'ai faim. Je pense à des aubergines au four gratinées et à un gâteau très sucré, mais je n'ai plus accès à la cuisine, l'électro-ménager a tué ma cousine hier alors qu'elle mitonnait une potion pour purifier la maison et puis dans le couloir il fait si noir que j'ai trop peur d'aller voir.

J'ai froid. Je pense à l'âtre qui s'est rebellée et qui ne voulait pas brûler les chênes de la forêt, je sais que la salle à manger est dangereuse et je n'y ai plus mis les pieds depuis que la chauffeuse a mis le feu au tapis.

J'ai sommeil. Je pense à mon berceau à bascule aux rideaux bleus, à la veilleuse qui faisait danser des oursons au plafond et au goût de l'infusion de tilleul dans mon biberon.

 

Six heures du matin. Je m'éveille assez mal en point, il a neigé toute la nuit.

Les meubles dans le jardin sont enfin ensevelis.

 

Mon cauchemar est fini, c'est la faute au rocking-chair, ou à Voltaire, ou à l'antiquaire ...  et la bergère rentre ses moutons que j'ai comptés jusqu'à cent. 

L'aube est si belle dans ses jupons de dentelle ! 

C'est toujours ainsi quand je mange, le soir, une tourte aux épinards.

 

 

(joailes -------------) 14 novembre 2024

 

 

Posté(e)
  • Semeur d’échos

Un joli récit à la Lewis Carroll où tout prend vie, heureusement l'humour permet d'éviter l'angoisse qui pourrait si facilement survenir dans ce monde mouvant des métamorphoses !

Posté(e)
  • Semeur d’échos

Objets inanimés avez-vous donc une âme qui s’attache à son âme et s’acharne sur @Joailes dans la nuit qui suit l’ingestion d’une tourte aux épinards hallucinogènes ?

Posté(e)
  • Semeur d’échos

Quel tourbillon! Ce n'est pas une plume que tu as dans les mains, c'est une baguette magique. Je te vois parfois, en te lisant, comme une dresseuse avec son fouet et tu fais danser les mots sur la piste de l'écran. Surtout, ne change pas la recette de la tourte!

Posté(e)
  • Administrateur

Rien qu'au titre, j'ai failli supprimer ce sujet 😉 

Posté(e)
Le 14/11/2024 à 21:33, Joailes a écrit :

 

 

J'étais particulièrement fatiguée ce soir là ; j'avais eu dès le matin, du mal à trouver la sortie d'un pull rose que j'avais acheté la veille au marché de Saint Frusquin, l'encolure était si étroite que j'avais dû passer par les manches pour finir enfin, par l'enfiler, mais mon collier de perles s'était cassé.

Trois cafés plus tard, j'étais allée au jardin imaginaire où des plantes sans nom n'en finissaient pas de pousser à tort et à travers et j'avais fini par abandonner : au fur et à mesure que je déterrais leurs racines, elles repoussaient aussi sec avec des rires gras comme les papiers qu'on trouve sur les trottoirs près des fast-food. 

Une journée banale, en somme, faite de petits travaux répétitifs, de quoi s'arracher les tifs et rêver d'un roast-beef avec des petites pommes sautées à l'huile de pépins de raisin.

 

Le crépuscule arriva enfin, avec quelques copains, et je fus bien aise de rejoindre mon rocking-chair en rotin que j'avais trouvé chez l'antiquaire du coin, qu'on appelait Tintin à cause, sans doute, de son chien ou de son pantalon marron, un homme mi-humain mi-loup que j'aimais bien malgré tout. 

Il m'avait affirmé, pour justifier le prix, qu'il avait appartenu à un navigateur solitaire qui avait eu le mal de mer toute sa vie.

Je n'étais pas vraiment dupe mais j'aimais bien ses histoires qui alimentaient les miennes. 

Le fauteuil, atteint de la maladie de Saint Guy, me regardait d'un mauvais œil ; il venait d'éjecter ce pauvre chat de gouttière que j'avais recueilli en pleine misère et qui vivait désormais dans mon parapluie ; j'en toucherai deux mots à l'antiquaire, en songeant que j'aurais mieux fait de prendre le Voltaire immobile, voire la bergère tranquille ... 

Je me suis quand même assise, non mais, depuis quand les meubles commandent-ils ?

 

En y réfléchissant bien, je dénombrai un lit qui refusait tout corps allongé, une armoire qui avait fermé ses tiroirs définitivement, interdisant ainsi l'accès aux souvenirs d'un autre temps ; un frigidaire qui refusait obstinément toute denrée étrangère, un canapé qui lévitait dès que j'avais des invités, une table en ébène qui me faisait sans cesse des scènes et un buffet qui détestait la porcelaine.

Je n'ai jamais eu de chance avec les meubles, je dois bien le dire.

 

Même le bureau de Victor Hugo, acheté à prix d'or, me jetait parfois des sorts ; combien de fois, dès l'aube, à l'heure où blanchit la campagne, me suis-je retrouvée hagarde au milieu de nulle part ?

 

Des fois, surtout un soir comme celui-là, où je n'ai plus la force de me battre avec ces meubles récalcitrants, je m'enferme dans une pièce vide et je m’assois par terre avec ma cafetière, en position du lotus.

Je ferme les yeux, me bouche les oreilles pour ne plus entendre les fantômes qui regardent la télé en changeant de chaîne sans arrêt et les craquements du parquet dont je n'ai pas envie de savoir l'origine.

J'ai faim. Je pense à des aubergines au four gratinées et à un gâteau très sucré, mais je n'ai plus accès à la cuisine, l'électro-ménager a tué ma cousine hier alors qu'elle mitonnait une potion pour purifier la maison et puis dans le couloir il fait si noir que j'ai trop peur d'aller voir.

J'ai froid. Je pense à l'âtre qui s'est rebellée et qui ne voulait pas brûler les chênes de la forêt, je sais que la salle à manger est dangereuse et je n'y ai plus mis les pieds depuis que la chauffeuse a mis le feu au tapis.

J'ai sommeil. Je pense à mon berceau à bascule aux rideaux bleus, à la veilleuse qui faisait danser des oursons au plafond et au goût de l'infusion de tilleul dans mon biberon.

 

Six heures du matin. Je m'éveille assez mal en point, il a neigé toute la nuit.

Les meubles dans le jardin sont enfin ensevelis.

 

Mon cauchemar est fini, c'est la faute au rocking-chair, ou à Voltaire, ou à l'antiquaire ...  et la bergère rentre ses moutons que j'ai comptés jusqu'à cent. 

L'aube est si belle dans ses jupons de dentelle ! 

C'est toujours ainsi quand je mange, le soir, une tourte aux épinards.

 

 

(joailes -------------) 14 novembre 2024

 

 

Ahah 🤣 un sacré effet cette tourte aux épinards… je comprends maintenant pourquoi mes enfants ne voulaient pas en manger 😉 

en tout cas moi je l’ai bien aimé cette tourte même si les effets digestifs sont tordus ! 

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