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La Petite Annick

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La Petite Annick

 

 

 

 

 

Elle l’avait vu sortir du chantier quelques semaines plutôt. C’était son premier grand voyage. Annick était fière, c’était son père qui l’avait construite. Son père, le maître charpentier du chantier gabarier de Saint-Simon-Juac, ce gros village aux bord de la Charente, en aval d’Angoulême réputé pour la qualité de ses constructions. Il avait tracé la silhouette de la future gabarre sur le mur assurant une illusoire protection aux maisons riveraines contre les crues de la Charente. Quelques coups de stylet avaient suffi pour montrer qu’elle serait plus petite que les autres, moins de dix mètres pour glisser plus facilement sur le fleuve, même en période de basses eaux. Elle aurait tout de même un fond et un nez plats pour permettre l’embarquement des gens et des animaux en l’absence de ponton, en se positionnant face à la berge. On avait pris les membrures et les planches dans le stock de bois entassés dans la vaste cour, après avoir été abattus dans des forêts voisines. Les rivets étaient sortis des forges du chantier. Les braises furent partiellement employées à chauffer le bois afin de former la proue dont l’inclinaison épouserait les bords d’eau. En six mois les ouvriers du chantier avaient construit la gabarre qui avait été mise à l’eau, puis gréée de son mat et de son taud avant d’effectuer une navigation d’essai.

L’équipage avait descendu la Charente jusqu’à l’église de Graves-St-Amand, puis remonté le courant jusqu’à son ponton, tiré par trois ânes aidés par quelques femmes disponibles. Elles avaient l’habitude, les femmes des bords de Charente, de s’atteler ainsi aux cordages lancés depuis les bateaux pour les haler dans leur remontée depuis la mer jusqu’au port de l’Houmeau aux abords d’Angoulême. Elles quittaient leurs travaux des champs, confiaient la garde des bêtes aux enfants ou sortaient de leurs maisons pour remplacer celles qui tiraient déjà le lourd bateau depuis un long kilomètre d’efforts, luttant contre la force du courant, encouragées de la voix par l’équipage veillant aux gaffes pour éloigner la gabarre de la berge. Leur part de travail fait, elles redescendaient vers leur ouvrage abandonné le temps de gagner le peu d’argent que leur rapportait cet effort. Les hommes se joignaient à elles lorsque les travaux des champs leur en laissaient la possibilité. Elles s’alignaient par dix pour tendre les filins auxquels leurs mains s’écorchaient souvent malgré la corne de leur paume. Il arrivait que l’une ou l’autre trébuche, provoquant un déséquilibre de la file. Il fallait alors se remettre en place, mais les autres protestaient car la gabarre risquait alors de les entraîner avec elle dans une baignade forcée. Le plus souvent on s’en tirait avec des vêtements mouillés et l’on reprenait sa place dans la file. Mais il arrivait que la gabarre glisse jusqu’à la berge, écrasant la malheureuse sous son poids.

On avait organisé une jolie fête pour le lancement de la gabarre. Le curé avait célébré une messe dans l’église, sous le bateau suspendu à l’entrée de la nef, ex-voto offert par un marin rescapé d’un naufrage. La femme du maire, tenant la main d’Annick l’avait aidée à casser la bouteille sur le flanc ; on avait hissé le drapeau bleu-blanc-rouge, le propriétaire du bateau avait félicité le père d’Annick pour le beau travail effectué et tout le monde s’était retrouvé pour un grand repas communal agrémenté par les chansons, les danses et les histoires des anciens.

Un peu en retrait, derrière son mari et le patron, Anne, la maman d’Annick, était songeuse. Comme les autres fêtes du chantier depuis une dizaine d’années, c’est elle qui s’était chargée de l’organisation. Elle savait trouver ce qui donnerait de l’éclat à moindre coût, mettre en place le petit spectacle qui animait l’après-midi par des saynètes et des chants interprétés par les enfants. Tout finissait par un repas, suivit de chants et de danses traditionnels.

Elle se souvenait de ce premier voyage à Angoulême avec Gaspard, le patron du chantier pour choisir dans les boutiques les éléments de décors, les plats, les vins. Le long de la route ils avaient parlé de la future fête pour le baptême d’un bateau sorti du chantier. C’était une gabarre plus grande que celle d’aujourd’hui. Il l’avait choisie parce qu’il avait pu apprécier lors de visites à son domicile, le goût dont elle faisait preuve dans l’aménagement de la petite maison du quai de Juac. Et il avait pu également juger de ses talents de cuisinière. Il avait donc demandé au contremaître la permission de l’emmener pour ce petit voyage. La visite des boutiques avait débuté par des échanges très réservés de part et d’autre. Il avait fallu procéder à quelques essais de costumes, de robes, « pour juger de l’effet ». Le déjeuner dans une auberge de l’Houmeau fut détendu et l’on consacra un peu de temps à la dégustation de quelques crus locaux. Ils revinrent à la nuit tombante, la calèche chargée de cartons.

« Il manque encore quelques petites choses que nous ne trouverons qu’à Bordeaux. J’aimerais vous y emmener la semaine prochaine, ainsi vous me donnerez votre avis.

Ce sera avec grand plaisir, si mon mari est d’accord. »

Il le fut. Ils prirent le train de bonne heure et arrivèrent à Bordeaux en milieu de matinée. Anne ne connaissait pas la ville, elle fut intimidée par les boutiques, la grande place des Quinquonces. Ils se rendirent chez un négociant pour déguster quelques grands crus classés. Ils marchaient côte à côte en direction de la cathédrale.

Il avait posé une main sur sa taille pour la guider en traversant une rue, elle n’avait pas protesté, le geste lui sembla naturel. Leurs mains se frôlèrent un instant. En visitant l’édifice elles se joignirent. Anne se sentait troublée, attirée, mais redoutait de n’être que l’employée que l’on met dans son lit par distraction. Elle ne retira pas sa main. Ils s’arrêtèrent un peu plus loin à l’ombre d’un porche dont ils admirèrent la voûte ornementée. Il se pencha pour déposer un léger baiser sur sa tempe. Elle frissonna légèrement, tourna la tête. Il embrassa doucement ses lèvres. Elle lui rendit son baiser.

« Viens, lui dit-il, j’ai ici un petit appartement où nous serons tranquilles. Si tu le souhaites bien sûr. Nous y restons lorsque nous venons pour affaire ou pour un spectacle. »

Elle se serra un peu contre lui.

« Je sais que ce ne sera qu’une passade pour vous, mais je prends le risque. Ne me jugez pas mal, je n’ai jamais trompé mon mari et je n’attends rien de vous pour lui et moi. Je vous demande seulement de ne pas en faire un jeu ou un moyen de pression.

— Ne crains rien, je n’ai pas pour habitude d’abuser de ma position. J’apprécie ta présence. Il est évident que je ne souhaite pas que ma femme l'apprenne, je n'ai pas envie de lui faire du mal. J’espère ne pas commettre une erreur avec toi, c’est tout. Mais nous verrons bien. »

Ils rentrèrent par le premier train du soir. La calèche s’arrêta un peu avant Vibrac, au pied des vieux ponts voûtés pour un dernier baiser avant de retrouver Saint-Simon et Juac. Elle fut très tendre avec son mari qui ne douta pas de sa paternité lorsque sa femme accoucha d’une petite fille dans les mois qui suivirent.

Il y eut d’autres fêtes à préparer. C’était alors pour eux le moment de liberté qu’ils attendaient. Au chantier personne ne pouvait soupçonner leur relation car ils ne se voyaient jamais en dehors de ces journées particulières. Mais ils savaient tous deux qui était le père d’Annick. Elle songeait également que leur récente petite escapade pour préparer cette fête, la huitième qu’ils organisaient ensemble, serait la dernière. En effet, le chantier allait fermer, faute de commandes suffisantes et nul ne savait de quoi serait fait l’avenir. Gaspard et elle n’auraient plus l’occasion de se retrouver ainsi et ils savaient tous les deux que rien n’était possible en dehors de ces moments-là. Ils n’avaient d’ailleurs jamais cherché à se poursuivre leur relation en dehors de ces journées de tendre complicité, chacun s’en tenant à son rôle convenu au sein du chantier.

S’ils avaient été surpris par la naissance d’Annick, ils avaient par la suite pris toutes les précautions pour ne pas éveiller les soupçons par un nouvel « accident ».

 

Pour son premier voyage la gabarre avait chargé quelques barils de poudre et de cognac à l’Houmeau. La poudre venait de l’arsenal de Ruelle qui avait autrefois fabriqué les canons de l’Hermione pour le voyage de Lafayette. Elle s’arrêterait ensuite à Jarnac pour compléter son fret avec quelques barils supplémentaires, quelques grosses pierres tirées des carrières de Saint-Même, avant de rejoindre Rochefort où son chargement serait embarqué vers l’Amérique où l’on était en train de construire un socle pour une grande statue, lui avait dit son père.

Il avait beaucoup plu ce printemps-là et le fleuve s’était gonflé d’eaux rapides, mais restait navigable puisque les bateaux pouvaient encore passer sous les ponts, mâts baissés. La gabarre descendit calmement le cours du fleuve, franchissant les écluses, se tenant éloignée des hauts-fonds en restant parfaitement au centre du lit principal. Au passage devant le chantier le capitaine avait fait retentir la corne pour saluer ses constructeurs, inquiets pour leur avenir car les commandes de bateaux se raréfiaient. Les bers accueillaient surtout de petits bateaux de pêche, des barques pour la promenade, une commande de gabarre devenait chose rare.

Le chemin de fer étendait ses tentacules de rails au travers des campagnes, jusque dans les plus petits hameaux et raflait de plus en plus de fret aux transports par le fleuve. Plus lentes, empêchées de naviguer parfois de longues semaines lorsque la Charente était trop haute ou trop basse, portant moins de charge qu’un train, les gabarres étaient en train de perdre la bataille du transport.

 

Annick avait suivi un temps, « sa » gabarre, en courant le long du chemin de halage. Elle l’avait vue franchir l’écluse de Juac avant de descendre vers Graves-Saint-Amand et la dérivation de Saintonge. Passage délicat puisque l’on quitte le fleuve pour s’engager presque à angle droit dans ce canal qui vous fait éviter le déversoir et ses rochers. Après l’entrée du canal un double coude vous amène jusqu’à l’ouverture de l’écluse dont le sas vous porte à retrouver le fleuve quelques mètres plus loin. Annick connaissait bien ce passage.

Elle avait déjà fait le chemin à bord du petit bateau de pêche de son père. Elle aimait ces promenades où l’on attrapait des poissons mais où l’on pouvait voir des hérons, une patte repliée, attendre patiemment le passage d’une proie ; un martin-pêcheur plongeant depuis une branche, un poisson sauter pour tenter d’attraper une mouche, les frênes, les aulnes, les peupliers tremper leurs racines dans le lit de la Charente et ces fleurs qui ne poussent que sur le bord des eaux. Parfois un ragondin traversait en nageant pour gagner l’entrée de son nid, entre deux grosses racines.

Elle revenait pour retrouver sa mère dans la cour aux volailles, lorsqu‘il se fit une rumeur :

« C’est la P’tite Annick, c’est la P’tite Annick » ;

La gamine se demanda ce qu’elle avait pu faire pour susciter autant d’émoi. Sa mère accourue la prit dans ses bras en sanglotant

- Tu m’as fait peur, qu’est-ce qu’il va ?

- Je ne sais pas maman. Son père accourut

- C’est la P’tite Annick, elle vient de faire naufrage.

« La Petite Annick », « sa » gabarre, car le propriétaire avait choisi le prénom de la fille de son maître charpentier pour baptiser son nouveau bateau, venait de manquer l’entrée à l’écluse de Saintonge. Le courant trop fort avait empêché l’équipage de bien aligner l’embarcation, lourde de son chargement, afin de prendre le canal. Prise par le travers, elle avait dérivé lentement malgré les efforts conjugués des hommes à bord, des mulets et des haleurs sur la rive, plusieurs ayant été entraînés dans l’eau. Elle heurta un rocher avant de s’échouer sur un enrochement de la rive.

Le village se porta aux abords du naufrage pour constater qu’il y avait plus de peur que de mal. Ceux de Saintonge avaient aidé à sortir les hommes et femmes tombés à l’eau, redressés les mulets renversés et la gabarre s’en tirait avec un trou dans la coque, important certes, mais facilement réparable. Il fallut transférer le fret sur d’autres bateaux et l’on hala « La Petite Annick » jusqu’au chantier pour une réparation qui lui permit de poursuivre ses voyages sur le fleuve.

 

Annick était fière de « sa » Gabarre qui avait si bien réussit à se sortir des difficultés de son premier voyage.

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