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Grabouille-la-lune (1/3)

Featured Replies

Posté(e)
  • Semeur d’échos

 

Récit grotesque en trois temps, trois mouvements.

 

 

« Mets ta physique ailleurs, et s’il n’y a pas d’ailleurs,

c’est que tu n’as pas besoin de métaphysique. »

Zenon Cacostome à Aristote

 

 

 

 

                             Premier temps, premier mouvement.

 

 

                             C’était l’aube. Grabouille-Gruillère errait dans la rue. Le ciel était jaune d’œuf, sortant d’une coquille blanche craquelée en filigrane, sous de drus nuages sombres et pantelants. Le soleil se levait, tel un imbécile bacille dans quelque horripilant bouillon de culture bleu-marron.

                             Au bout de la rue, la grue, (encore alourdie par l’ombre de la nuit), perpendiculaire au bloc de maisons disparates, verdissait à vue d’œil. Grabouille-Gruillère mentait. Il mentait, mentait le long de la côte -si bien que son visage s’embrasait d’une rougeur affolée, celle du homard têtu qui recule vaillamment, et le soleil ruisselant des eaux urinaires du matin dégouttant auréolait tour à tour ou bien enrubannait de miel douteux ses oreilles aériennes, son nez monstrueux et ses joues bouffies comme deux pommes cuites.

                             « Merde ! criait intérieurement Grabouille-Gruillère depuis quelques kilomètres, depuis qu’il était sorti de son chez soi. Merde ! J’ai perdu le fil de ma conversation ! »

                             Tous les matins, tous les soirs, sur le chemin du bouleau et au retour, il conversait au sujet du rein beau, avec la douceur des idiots. Il parlait tout seul avec un être fantasque qu’il s’imaginait ressembler à un grand mandarin vêtu de safran, au petit visage dur et pensif, aux yeux poignards lancinants gris fer de lance, quelques cheveux sur et sous la calotte noire. Il se tenait les mains au chaud dans ses amples manches pleines de couteaux. Ses jambes fusaient dans un pantalon potiron et ses petits pieds chaussés glissaient dans des sandales de blé. Cet être disgracieux et dadais -mais pas niais- n’était autre que son surmoi. Grabouille-Gruillère s’en fût bien passé. Mais il n’y parvenait pas. Il avait beau faire le beau, déployer des trésors d’abnégation afin de contrefaire table rase, il n’arrivait qu’à se donner la migraine et s’enfermait davantage dans une étrange boîte qui noircissait son champ de vue comme un fusain la feuille de dessin. Elle lui était léguée par sa mémoire. Prisonnier de cette boîte noire, il ne pouvait en sortir, le mandarin prenant grand soin à l’en empêcher, posté qu’il était aux quatre points cardinaux, derrière chaque rideau, à la cime de chaque arbre, dressé méchant devant chaque mur, chaque buisson, chaque tentative d’échappée belle. Quand le ciel était sombre, la situation devenait plus critique encore. Le mandarin approchait des yeux de Grabouille et sortait de sa manche gauche une main terminée par de longues griffes aiguës qu’il pointait, avec un sourire mauvais, vers lui. En même temps, les perspectives extérieure et intérieure de Grabouille s’enténébraient très vite, tel le papier de soie buvant l’énorme coulée d’encre noir de nuit, déferlant et noyant toute forme, pétrifiant et anéantissant toute vie. Heureusement, pour ne pas en arriver là, Grabouille rendait régulièrement visite à son voisin Jasmin.

                             Jasmin, on n’a jamais su très bien qui était-il, comme on ne doit pas dire. D’où venait cet étrange individu ? Apparemment, c’était un être de sexe masculin, comme Grabouille. il lui arrivait même, lorsque d’aventure il rencontrait lui-même sur son chemin le très honorable et contrariant mandarin, de faire preuve d’une violence extrême : il dévastait tout alors et ne craignait point la mort matador. Il aurait, dans ses moments de colère, broyé tous les mondes en moins de deux. Il passait communément son temps à séduire Grabouille -qu’il traitait éhontément de pauvre andouille- et lui apparaissait sans crier gare, tout velu tout nu, riant aux éclats. Sortant son pipeau, il se mettait à jouer quelque morceau, une envoûtante cantilène madrilène à la flûte indienne. Alors, tout changeait. Le décor s’élargissait d’un coup, tel un lac qui se dévoile, passé les derniers roseaux aux pommeaux d’or, révélant des contours de velours, des berges de sable fin où clapotaient, lascives, les vaguelettes. Jasmin réapparaissait prêt pour le bain : ses cheveux noirs lustrés, son mignard visage de neige se dérobait, il allait frémissant, souple et délicat, ses pieds foulant la dune chaude. Grabouille, pris de collatérales langueurs, s’y voyait, s’en rêvait autant. Il lui brûlait les joues d’étreindre quelque nymphette comme lui assoiffée d’amour et peu s’en fallait qu’il oubliât combien il était laid.

                             Rappelé à la dure réalité, il grognait, fronçant le sourcil, plissant la bouche sur ses dents comme deux plaques de granit ou de marbre découvrant un gisement de calcaire concassé. Il réajustait d’un geste las sa calotte humide de rêves inachevés et soufflait : « Sublime ! »

                             Il arriva au sommet de la colline. Ses souliers étaient crevés de glaise bleue. On voyait, à travers, ses chaussettes rapiécées de la turquoise des mers du sud. La colline s’élevait à très exactement quinze-vingts mètres plus une trinité de centimètres au-dessus du niveau de l’amer. Ce qui, peut paraître une étrange information pour un géomètre arpenteur est une révélation capitale pour le psychiatre : cela signifie que l’effet de la brise matinale sur le moral de Grabouille augmentant de 10°10 son intensité, un effet d’implosion aggravait son sentiment de déchéance, d’où un excès d’amertume atteignant au bas mot, sur l’échelle d’Albert Krackstein, l’altitude d’un ballon de cent litres équivalents mètres  par rapport au niveau d’écume de l’homme amer moyen. Grabouille ressentit douloureusement ce lestage négatif de sa conjoncture psychique. Il eut à peine le temps de se dire qu’il allait décidément prendre parti contre les contingences de la fatuité atmosphérique et fut pris d’une crise d’hystérie subite. Il fit trois tours sur lui-même en récitant : Rodrigue, as-tu du cœur ? puis il se renversa sur la main gauche, propulsant vers le ciel ses deux jambes unies et faisant de son bras droit le salut romain : « Ave connard ! criait-il. Immunditiae te salutant ! » il sauta ensuite ainsi sur une main tout le long d’une poutrelle en béton armé et se mit à éructer : « Ουκ έλαβον πόλιν, αλλά γαρ ελπίς εφή κακά *» Et de pousser toutes sortes de râles écoeurants que tous les alphabets du monde, même le latin, ne suffiraient à transcrire.

                             Alors, il s’arrêta net et scruta les alentours : à tribord, rien ; non plus qu’à babord. Le néant par-devant, le vide au derrière. L’Ouest et l’Est étaient déserts ; fondus en pluie, le Nord et le Sud. En haut, en bas...

                             « Eh ! Sur quoi est-ce que je me tiens ? » s’interrogea Grabouille. La réponse fut cinglante, il s’effondra dans un grand bruit mou et disparut.

 

 

 

 

* Ouk elabon polin, alla gar elpis ephè kaka

Xénophon, L’Anabase

(Traduction littérale : ils n’ont pas investi la cité, leur espoir était donc infondé.

Traduction des potaches hellénistes : où qu’est la bonne Pauline, à la gare, elle pisse et fait caca.

Comme quoi, le grec ne grandit pas toujours l’esprit, CQFD )

Posté(e)
  • Semeur d’échos

Un récit étrange et symbolique au style très finement ciselé !

Chaque phrase est un prodige d'originalité et d'inventivité !

Une lecture hors du commun, assurément, bravo !

Posté(e)

Je m'attends à tout pour la suite mais ça promet une bonne tranche de rigolade!🤣

J'avoue que j'avais réussi à traduire 

Il y a 15 heures, Thy Jeanin a écrit :

Ouk elabon polin, alla gar elpis ephè kaka

Pauvre Pauline, elle n'est pas aux noces avec vous mais je vois que Gribouille malgré sa laideur incontestable n'a pas encore finit de nous surprendre!

J'admire votre imagination, la mienne est bien loin d'atteindre ce sommet de l'art Thy @Thy Jeanin

Encore bravo et vive la suite

😉

Modifié par Patricia

Posté(e)

Il va me falloir plusieurs relectures pour bien savourer ! Impossible de commenter comme ça, à la va-vite ! 

Tu le dis toi-même, par la bouche de Jean-François Bory

C'est qu'il m'en aura fallu du temps, vous savez, pour ne rien comprendre.

😉 

Posté(e)
  • Semeur d’échos

Mon surmoi a lu le texte, mon moi s’est marré, mon ça, comme d’habitude, m’a soufflé des horreurs que mon surmoi m’interdit de répéter.

Posté(e)

Hé bé… Un descriptif célinien et suintant en intro, nuancier polychrome qui dégueule sur cette aube incertaine. Il y a de l’écriture, pour sûr…

 

Le perso n’est pas en reste, habillé par folie (douce et canalisée) propre l’auteur, et traqué par son surmoi griffu et mandarin. Festival d’assonances pour réhausser, si tant était besoin, les jongleries sémantiques.

 

Et puis, en dépit de la construction parfois anarchique et grouillante du récit, en fin de compte tu te dis que la chose est réussie, la cause est entendue (trente-six fesses font dix-huit culs), parce qu’en tu en redemandes et tu te demandes si c’est l’auteur qui souffre de désordres mentaux ou bien le lecteur. Ha ha…

 

Pouêttt !

 

Hélo la chipo.

Posté(e)

Oncques ne fut décrit aussi beau point du jour.

La suite est à l'avenant, furieusement poétique (avec une diérèse à l'adverbe)

Un texte à relire et à re-relire afin d'en débusquer les innombrables trouvailles.

Bravissimo.

Posté(e)

🧐 🤪 😁

 

 

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