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Court métrage

Featured Replies

Posté(e)

 

 

Marthe est ma carpe chérie depuis des décennies et nous faisons vie commune.

Elle aime mes gazouillis et tout ce qui s'ensuit ; de mes maladresses s'attendrit, de mes grimaces rit, qu'elle reproduit à travers la glace avec une certaine délicatesse.

J'aime tous les reflets qu'elle fait danser sur les murs en ondoyant comme une sirène, des fois je devine sa peine quand elle a envie de dire, qu'elle retrousse ses babines ; pour elle, le pire c'est d'être aphone comme un trombone dont on aurait bouché la sortie, alors je joue d'un instrument selon nos humeurs du moment et elle me sourit, visiblement comme un poisson dans l'eau, comme un E dans l'O et puis on n'en finit plus de s'aimer à fleur de peau, d'appeau où quelques oiseaux se laissent capturer.

Je prends soin de bien nettoyer les parois de sa caisse de verre, parfois embuées comme les yeux d'une taupe, afin que nous puissions nous voir sans filtre et qu'on sache qu'au troisième top une heure viendra, implacable.

 

Mais je ne vais pas raconter tout de suite la fin, ce serait ballot et vous resteriez sur votre faim.

Faisons une pause.

Bonbons, esquimaux, chocolats, le sourire de l'ouvreuse avec sa lampe de poche et pas la langue dans sa poche !

Petit pourboire, allez le film commence.

Le fauteuil a une odeur que je ne saurai décrire, il est rouge et il pique un peu.

 

Je ne manque jamais les heures de repas, sauf le vendredi c'est carpe farcie chez papa ; elle a beau me dire « arrête » je n'y dérogerai pas.

Elle fait contre mauvaise fortune bon cœur, se tait et calme ses ardeurs dès que je caresse la harpe et ajoute dans l'eau une dose d'adoucisseur.

Nous ne nous sommes jamais disputées, attentives l'une à l'autre comme des sœurs siamoises et toute une rangée de chattes avec une portée désirée sur l'étagère de l'entrée, du vestibule où avait vécu Aristobule mon poisson rouge abandonné.

 

Mais c'est une autre histoire, que je n'ai pas encore écrite. Il faut du temps, parfois pour parler.

 

Pendant les mois de sinistrose où l'on avait connu le confinement, j'écrivais de la prose et préparais des carpaccio* qu'elle adorait.

On se faisait des signes avec les avant-bras en langage de carpe et de métacarpe et petit à petit je m'aperçus que je perdais ma voix et que je parlais de plus en plus souvent avec les mains.

 

« Ce sont les gênes de ton père italien », disait ma carpe qui parlait à présent.

 

Je la trouvai bien insolente, soudain, mais ne dis rien.

 

Je fis quelques brasses pour me détendre, elle avait mis du Brassens, « Le petit-fils d’ Œdipe » chanson peu connue mais avec une carpe dans les paroles et je rageais car il me semblait que je devenais sourde ou, tout du moins, que j'avais abusé du coton.

Quand je voulus sortir de la salle de bains, je me pris les branchies dans une algue que je buvais parfois en infusion pour soigner ma bronchite ; j'étais nue et je m'aperçus que j'étais devenue carpe.

 

Autant dire que la fille de l'autre côté, devenue bavarde et arborant un sourire de revancharde, a commencé à tout déballer.

Les voisins, croyant à la fête du 2 juin, sont tous montés.

On devait les intriguer depuis des années, nous qui vivions en parfaite autarcie et rêvions d'adopter une otarie et puis plus tard, peut-être, d'agrandir notre nursery.

J'eus beau faire autant de bulles que je pouvais, m'arracher les écailles, viser dans les rayons de lune pour offrir mes plus beaux reflets, tous n'en avaient que pour elle, la fille de l'autre côté, celle qui savait parler et retenir un auditoire.

Elle avait su y faire, multipliant les verres, racontant des histoires ordinaires, « carpe diem » disait-elle, à chaque arrivée de locataires de l'immeuble.

Il y avait tant de buée sur mes parois de verre que je m'endormis enfin, faisant confiance à demain.

Je n'avais pas le choix, hein ?

A cinq heures du matin, une main charitable me tendit du plancton, reprit le refrain d'une vieille chanson, mais il était trop tard …

L'heure était venue, implacable …

 

Marthe astiquait les vitres ; elle partit au marché acheter un perroquet.

J'avais cessé de faire le pitre, mon père était mort, ne faisait plus l'arbitre ; et devant tant d'absurdité ma carpe est restée muette tandis que l'ara reprenait en cœur les derniers potins de la fête des voisins.

(joailes – 2 juin 2023)

 

* carpaccio : viande de bœuf crue, coupée en fines lamelles, et marinée dans de l'huile d'olive aromatisée (cuisine italienne)

 

Modifié par Joailes

Posté(e)

Je suppose que tout cela se déroule à Carpentras le pays des melons ? 😁

Posté(e)
  • Semeur d’échos

Une histoire de carpe sans queue ni tête dont on lèverait les filets pour les cuisiner à la sauce Joailes: beaucoup d’invention, un zeste d’absurdité et un carpaccio d’humour.

Posté(e)

Loufoque et volubile, on dirait du Raymond Queneau sous cocaïne ! 😂

Posté(e)

le problème avec les carpes c'est souvent qu'elles ont le goût de vase mais ici elle nage entre deux eaux alors je me demande qu'elle goût elle peut avoir!

🤣

Posté(e)
  • Semeur d’échos

Mais où as-tu été pêché cette histoire de carpe? J'ai tout de suite mordu à l'hameçon. Et apprécié pas mal d'images très joliment trouvées...

 

Il y a 19 heures, Joailes a écrit :

comme un E dans l'O et puis on n'en finit plus de s'aimer à fleur de peau, d'appeau où quelques oiseaux se laissent capturer.

 

Fort mignon!

Posté(e)

Un texte qui distrait bien et qui amuse, c'est plus rare dans votre poésie (souvent mélancolique axée sur l'absence), et je dois dire que vous êtes en verve en ce moment. 

Posté(e)
Le 02/06/2023 à 23:25, Joailes a écrit :

 

 

Marthe est ma carpe chérie depuis des décennies et nous faisons vie commune.

Elle aime mes gazouillis et tout ce qui s'ensuit ; de mes maladresses s'attendrit, de mes grimaces rit, qu'elle reproduit à travers la glace avec une certaine délicatesse.

J'aime tous les reflets qu'elle fait danser sur les murs en ondoyant comme une sirène, des fois je devine sa peine quand elle a envie de dire, qu'elle retrousse ses babines ; pour elle, le pire c'est d'être aphone comme un trombone dont on aurait bouché la sortie, alors je joue d'un instrument selon nos humeurs du moment et elle me sourit, visiblement comme un poisson dans l'eau, comme un E dans l'O et puis on n'en finit plus de s'aimer à fleur de peau, d'appeau où quelques oiseaux se laissent capturer.

Je prends soin de bien nettoyer les parois de sa caisse de verre, parfois embuées comme les yeux d'une taupe, afin que nous puissions nous voir sans filtre et qu'on sache qu'au troisième top une heure viendra, implacable.

 

Mais je ne vais pas raconter tout de suite la fin, ce serait ballot et vous resteriez sur votre faim.

Faisons une pause.

Bonbons, esquimaux, chocolats, le sourire de l'ouvreuse avec sa lampe de poche et pas la langue dans sa poche !

Petit pourboire, allez le film commence.

Le fauteuil a une odeur que je ne saurai décrire, il est rouge et il pique un peu.

 

Je ne manque jamais les heures de repas, sauf le vendredi c'est carpe farcie chez papa ; elle a beau me dire « arrête » je n'y dérogerai pas.

Elle fait contre mauvaise fortune bon cœur, se tait et calme ses ardeurs dès que je caresse la harpe et ajoute dans l'eau une dose d'adoucisseur.

Nous ne nous sommes jamais disputées, attentives l'une à l'autre comme des sœurs siamoises et toute une rangée de chattes avec une portée désirée sur l'étagère de l'entrée, du vestibule où avait vécu Aristobule mon poisson rouge abandonné.

 

Mais c'est une autre histoire, que je n'ai pas encore écrite. Il faut du temps, parfois pour parler.

 

Pendant les mois de sinistrose où l'on avait connu le confinement, j'écrivais de la prose et préparais des carpaccio* qu'elle adorait.

On se faisait des signes avec les avant-bras en langage de carpe et de métacarpe et petit à petit je m'aperçus que je perdais ma voix et que je parlais de plus en plus souvent avec les mains.

 

« Ce sont les gênes de ton père italien », disait ma carpe qui parlait à présent.

 

Je la trouvai bien insolente, soudain, mais ne dis rien.

 

Je fis quelques brasses pour me détendre, elle avait mis du Brassens, « Le petit-fils d’ Œdipe » chanson peu connue mais avec une carpe dans les paroles et je rageais car il me semblait que je devenais sourde ou, tout du moins, que j'avais abusé du coton.

Quand je voulus sortir de la salle de bains, je me pris les branchies dans une algue que je buvais parfois en infusion pour soigner ma bronchite ; j'étais nue et je m'aperçus que j'étais devenue carpe.

 

Autant dire que la fille de l'autre côté, devenue bavarde et arborant un sourire de revancharde, a commencé à tout déballer.

Les voisins, croyant à la fête du 2 juin, sont tous montés.

On devait les intriguer depuis des années, nous qui vivions en parfaite autarcie et rêvions d'adopter une otarie et puis plus tard, peut-être, d'agrandir notre nursery.

J'eus beau faire autant de bulles que je pouvais, m'arracher les écailles, viser dans les rayons de lune pour offrir mes plus beaux reflets, tous n'en avaient que pour elle, la fille de l'autre côté, celle qui savait parler et retenir un auditoire.

Elle avait su y faire, multipliant les verres, racontant des histoires ordinaires, « carpe diem » disait-elle, à chaque arrivée de locataires de l'immeuble.

Il y avait tant de buée sur mes parois de verre que je m'endormis enfin, faisant confiance à demain.

Je n'avais pas le choix, hein ?

A cinq heures du matin, une main charitable me tendit du plancton, reprit le refrain d'une vieille chanson, mais il était trop tard …

L'heure était venue, implacable …

 

Marthe astiquait les vitres ; elle partit au marché acheter un perroquet.

J'avais cessé de faire le pitre, mon père était mort, ne faisait plus l'arbitre ; et devant tant d'absurdité ma carpe est restée muette tandis que l'ara reprenait en cœur les derniers potins de la fête des voisins.

(joailes – 2 juin 2023)

 

* carpaccio : viande de bœuf crue, coupée en fines lamelles, et marinée dans de l'huile d'olive aromatisée (cuisine italienne)

 

Vraiment digne d’un court métrage ! Ce récit a tout pour plaire : tout est possible avec de l’humour et une bonne dose de sensibilité 😉

  • 3 semaines plus tard...
Posté(e)
  • Semeur d’échos

J'ai beaucoup aimé ! Que d'originalité, d'invention, de fantaisie !

On dirait du Lewis Carroll déguisé en Bathory !

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