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La gazette de tombe outrée (1)

Featured Replies

Posté(e)

 

Vingt-deux brumaire, tard dans la nuit  

(à la pige) 

 

Le facteur de Trifouillis-les-Oies a l’œil un peu hagard on dirait toujours qu'il s'est trompé de gare il a garé son vélo un soir de brouillard et ne l'a jamais retrouvé. 

Il distribue un peu au hasard un courrier qui arrive toujours très tard, longtemps après que le bar ait fermé, c'est à dire presque jamais.

La semaine dernière, madame d'Oronge, noble dame de soixante quinze ans et vieille fille renommée pour ses rougeurs comme celles du champignon du même nom, reçut sa première lettre d'amour ; elle en perdit la raison et même ses cheveux ; encore aujourd'hui on peut la voir enlevant ses jupons devant l'abreuvoir où les chevaux horrifiés n'osent plus venir boire, même pas les étalons qui détalent, l'étendard en berne. 

Le désir la rend laide on dirait qu'elle est sur la corde raide ou peut-être bien est-ce le contraire,  mais un miracle est certes toujours possible quand on y croit, pourtant l'année dernière elle était partie à Lourdes et quand elle est revenue, sa valise était si lourde qu'on a tous cru qu'elle était cuite, personne ne l'a crue, elle disait avoir bu de l'eau bénite.

 

Jeannot le boulanger aux yeux de lapin étranger a reçu les vœux d'une grand-mère depuis longtemps dans le sapin, Paulo le camionneur a reçu des photos de vacances de ses enfants, lui qui n'en a jamais eus ça lui a fait tout drôle ; Alice, celle qui vend des saucisses au goût de papier mâché au marché et qui a le nez écrasé a reçu une facture pour un jouet en latex qu'elle n'a jamais commandé -affirmait-elle - ; l'institutrice Bérénice aux fortes cuisses a trouvé dans sa boîte à lettres une carte postale de son mari pour sa maîtresse ; la famille Dupont-Lajoie, descendants directs du dernier poilu de Trifouillis-les-Oies n'a pas reçu ses allocations depuis six mois, ce qui les a mis sur la paille, vu que c'était leur seul revenu avant qu'il ne soit parti.

 

Bon, je ne vais pas citer tout le village, mais pour que l'histoire fasse au moins une page, je me dois de dire que Martine l'épicière s'est plaint dernièrement de ne plus recevoir son magazine qui lui donne des recettes de cuisine qu'elle ne fait jamais mais enfin c'est pour le principe, quant à Marius le buraliste, il n'a même pas reçu son avis de décès après qu'il ait cassé sa pipe ; Marinette, peut-être de tous la plus nette, n'a pas reçu ses lunettes et ne peut plus tricoter de toutes façons le berger ne lui vend plus de laine depuis que sa bonne poire Hélène l'a quitté pour cause de courriers mal interprétés.

On chuchote que la poste n'est plus ce qu'elle était et que le facteur devrait être en retraite dans une cave à vins depuis l'an vingt.

Mais le chuchotis n'a guère de pouvoir parmi les cris des plus nantis, ceux avec des œillères et de gros sourcils. 

 

Enfin le plus courageux du village, James Bon, un ancien agent secret sans visage, alla trouver monsieur le maire pour se plaindre de la situation.

Il faut vous dire que ce dernier avait reçu, pas plus tard qu'hier, une balle dans le dos par un certain rastaquouère du village voisin qui n'avait pas apprécié son impôt.

Sur la colline, en cette nuit de lune noire, le facteur son dernier sac avait laissé choir, il était fatigué il avait envie de boire pour oublier qu'il l'avait déjà fait en passant devant l'abreuvoir. 

Il fit un feu de camp, on se serait cru au feu de la Saint Jean, je me souviens de ce feu d'artifice, et de tout le village qui battait des mains en voyant les factures brûler comme les feuilles d'automne au cœur de la forêt.

Quelle belle nuit ! 

La dernière dont je me souvienne, juste avant celle des chrysanthèmes. 

 

Un journaliste du sud, qui s'en foutait du courrier de l'Ouest, fit la une, le scoop, que dis-je, le buzz ; et à Trifouillis-les-oies, dès lors, tout se modernisa.

Les boîtes à lettres furent supprimées et chaque villageois fut équipé d'un appareil à intelligence artificielle, ce qui leur permit de communiquer à la seconde sans retard aucun.

Avec des smileys ils arrivaient à se dire les mots qu'ils n'avaient su trouver. 

Madame d'Oronge elle-même retrouva la raison après une ordonnance du médecin assez radicale, j'ai entendu dire qu'à la pharmacie on lui avait donné le jeune Eric qu'elle avait accepté tout de suite puisqu'il avait les mêmes molécules, qu'on lui avait dit.

Elle rêvait tant de bacchanale, elle a été servie. 

 

Je ne vais pas reprendre un par un tous ceux dont j'ai parlé -ce serait trop long !- mais je peux dire que leur vie a changé, ils ont gagné du temps, ils étaient contents.

Le temps qu'ils apprennent à tout manipuler,  chacun  est parti dans sa boîte et il y eut un supermarché, un fast-food, un sex-shop, des machines à distribuer du pain, des pizzas, du coca et même des plats cuisinés.

Quelques H.L.M. vite érigés et le tour est joué, au coin des ruelles on ne faisait plus de la dentelle mais l'herbe poussait grave et puis tout près du cimetière un kébab turc et un sushi chinois ou japonais, je n'en sais rien, venaient me chatouiller le nez, ce n'était pas désagréable mais l'odeur des genêts me manquait un peu, surtout au début. 

J'ai dû me retourner dans ma tombe et le facteur, dans celle d'à côté, me caressait l'épaule.

Il sortit de sa veste en loques une lettre jaunie et me la tendit.

J'ai eu un peu peur qu'elle date d'une autre décennie. 

Tel un ventriloque, il me dit : « rien n'aurait pu changer le cours de ta vie, n'aie pas de regrets »

- mais ça ne fait pas un pli, lui répondis-je, intriguée malgré tout,  en l'ouvrant.

C'était une invitation, en ce vingt-deux brumaire, jour de l'azerole, ô ce petit fruit aigrelet !

Sans doute suis-je un peu timbrée, mais j'aimais bien les lettres d'amour qu'on pouvait respirer, l'écriture aimée, les enveloppes aux tons légers, l'attente d'une réponse, l'envoi d'une question …

Qu'importe l'enveloppe, on la déchire pour voir ce qu'il y a dedans !

Les souvenirs m'assaillent, éphémères comme les feux de paille, chargés de parfums d'un autre temps. 

Trifouillis-les-oies n'existe plus, il y a maintenant des noms de rues où je me serais perdue.

 

Dans l'allée de cyprès subsistent encore le thym et le serpolet dont on se sert encore pour faire nos pizzas, on a gardé le sens de l'amitié, heureusement ! 

Chaque nuit on se fait des feux follets et comme plus rien n'existe on est heureux, l'amour persiste !

Non, pas de regrets.

On assez gavé les oies, nous le progrès on n'aime pas ; même à six pieds sous terre ils nous ont foutu de la fibre et toutes sortes de fils suspects, après l'apéro c'est toujours le banquet on va tout grignoter, ils ne peuvent nous soupçonner, quand ils n'ont plus de réseaux ils deviennent hystériques ils nous croient morts alors que c'est eux qui le sont.

Ils n'osent pas détruire le petit cimetière. 

Je suis trop contente d'avoir de l'encre à profusion pour continuer mes histoires ordinaires, au-delà de minuit j'amuse mes amis.

 

Bon, je vous laisse, j'ai un cocktail chez madame d'Oronge avec Jeannot, Paulo, Alice, Bérénice, la famille Dupont-Lajoie, Martine,Marius, Marinette, le berger, Hélène, James Bon, le rastaquouère, monsieur le maire, Saint Jean, le journaliste du sud, le médecin  et bien sûr mon ami le facteur.

Il y aura aussi les chevaux et les beaux étalons sur nos talons. 

James Bon, l'incorrigible, s'est adapté le voici pirate dans l'autre côté incompréhensible.

On va encore bien s'amuser, il va nous raconter.

Ensuite je leur lirai mon histoire, comme d'ordinaire. 

Allez, c'est l'heure, j'y vais avant qu'il ne soit frimaire. 

(joailes - 22 octobre 2022)

 

Posté(e)
  • Semeur d’échos

Tout un monde suburbain qui savoure les pissenlits par la racine. 😄

Posté(e)
  • Semeur d’échos

Une galerie de portraits truculents dans un village guetté par la modernité. J’ai pensé au film Jour de Fête de Jacques Tati.

Modifié par Jeep

Posté(e)
  • Auteur
Il y a 13 heures, Jeep a écrit :

J’ai pensé au film Jour de Fête de Jacques Tati.

Oh, merci ! Quel superbe compliment à une inconditionnelle de Jacques Tati, ce génie !

Posté(e)

Un monde perdu ou cinquante ans d'histoire.

La nostalgie n'est plus ce qu'elle était mais est encore vivace pour une certaine génération (perdue... dans ses souvenirs)

Lequel de nos jeunes a déjà vu une lettre (une vraie avec des taches de larmes et une odeur de parfum...) ?

Posté(e)
  • Auteur

Moi, @Le Hamster !! 🙂 

Posté(e)

Éternelle jeunesse, Joailes...

Moi aussi j'en ai vues, et même j'en ai écrit...

 

(Je publierai d'ailleurs ici un de mes anciens textes, "La lettre" 😉

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