Aller au contenu
View in the app

A better way to browse. Learn more.

Accents poétiques

A full-screen app on your home screen with push notifications, badges and more.

To install this app on iOS and iPadOS
  1. Tap the Share icon in Safari
  2. Scroll the menu and tap Add to Home Screen.
  3. Tap Add in the top-right corner.
To install this app on Android
  1. Tap the 3-dot menu (⋮) in the top-right corner of the browser.
  2. Tap Add to Home screen or Install app.
  3. Confirm by tapping Install.

Journal testament de la comtesse pour son neveu Armand

Featured Replies

Posté(e)

 

 

dans les clafoutis mondains, ça a toujours été un sujet brûlant de discussion ; souvent j'en avais mal au ventre, mais j'avais appris à me taire pour écouter les profondes conversations à ce sujet : doit-on ou pas, laisser les noyaux ?

 

Un soir de juin, en pleine sècheresse , 

un apéro dînatoire, chez la comtesse 

moi-même, reine du clafoutis :

 

  • très chère marquise, dénoyautez-vous vos cerises ?

  • Bien sûr que non, quelle horreur ! Me salir les mains, mais vous plaisantez !

    Je fais venir le clafoutis directement tout prêt d'une pâtisserie qui ne connaît pas la crise !

     

    Moi,  comtesse quelque peu désargentée secoue mes tresses bien argentées et, relevant mes grosses fesses, m'exclame, le rouge aux bajoues  : -  Mais de quoi parlez-vous donc ? Du clafoutis ? Quand vous aurez goûté le mien, de tous les autres vous ferez fi  ! Il vous faudra sucer la cerise et cracher délicatement son noyau au creux de votre main, - je vous donnerai un mouchoir en satin-  : vous ferez la différence. Et puis ne vous en faites pas, si vous êtes trop fatiguées pur cracher le noyau, vous aurez des bocaux où les cerises ressemblent à des cerveaux ; ah j'ai bien connu le docteur Farouk qui s'est ruiné en formol ; vos paupières se font lourdes, de plus en plus … dormez et foutez-moi la paix !

Les deux marquises raides comme la banquise me firent un baisemain et s'exclamèrent en tapant de leurs mains propres comme des adolescentes un lendemain de fête :

 - Oh oui, fixons une date d'ores et déjà 

Je chaussai  mon monocle et répondis, en citant Sophocle :

 

- Vous avez de la chance je suis libre demain. Venez donc !

Portez tenue pratique, talons plats.

Le château se mérite, le clafoutis aussi, foi de Félicie !

Voici l'adresse :

et j'ajoute quelque formule de politesse pour votre GPS

 

 

Les marquises alléchées s'y rendirent dès potron minet.

Le chemin était rude, elles durent aller à pied, ne voulant pas leur carrosse abîmer.

Sous la capote de l'attelage elles avaient oublié le fromage : chacun sait combien les marquises sont  inconséquentes et volages: lâchez-les sur une pente, en survêtement avec des baskets, elles perdent la tête ! 

La comtesse que je suis sait tout cela, je fouille dans les âmes et fais des cassoulets ou des lasagnes fatals et, comme on l'a compris, des clafoutis.

 

Enfin sur le perron, les demoiselles s'éventèrent et l'arôme du clafoutis les firent un peu meugler comme des vaches qu'on vient de traire.

Je sortis en paréo traité à l'antimite, un apéro au sirop et à l'antésite, pour les accueillir avec un grand plateau et un sourire de circonstance 

 

- Ne perdons pas de temps ! 

je vous sers immédiatement !  

Venez vous asseoir sous la tonnelle, petites jouvencelles !

 

Ainsi fut fait.

 

Les marquises s'étaient lâchées, leurs atours étaient tâchés. 

 

Je jubilai : le plat était vide, je ramassai les noyaux pour les replanter plus tard.

Les marquises repues chantaient de leur voix de crécelle :

- qu'on se le dise ! Le meilleur clafoutis c'est ici ! Et quelle bonne eau de vie !

 

Elles dormirent environ quatre heures sans parler ; au loin on entendait les tracteurs, le chant des amoureux de la terre qui rêvent de marquises sur des îles où ne poussent pas les cerises.

Je me levai. 

Pour mon quatre-vingt dixième anniversaire, je m'étais promis, si j'étais encore en vie , de finir l'eau de vie et de me débarrasser des ces deux péronnelles qui ne connaissaient rien aux clafoutis, leurs jupons de dentelle trop amidonnés me donnaient des nausées.

Les champs étaient bien retournés.

Dans ma brouette, je mis les deux marquises et allai  les enterrer loin du château, sous les cerisiers.

 

De fort bonne humeur ce soir là, je comptai les flacons de mort aux rats.

Je ne m'étais pas trompée. 

Demain je ferai un autre clafoutis. 

 

Il restait sur la liste :

 

le comte d'Armagnac, un vieux maniaque qui râlait tout le temps et avait oublié depuis longtemps le temps des cerises, on dit que c'était un dentiste de vampire et qu'il faisait crever les cerises avec sa roulette qui punissait la gourmandise ;

le chevalier des On qui répétait toutes les bêtises colportées dans les salons et avalait les noyaux ;

la reine des connes, qui ne connaissait pas l'automne, qui cherchait la licorne de son livre d'enfant en jurant, sans avoir goûté la salicorne ni respiré l'océan

 

ah comme ça m'énerve, ces gens qui ne s'attendent pas aux noyaux de cerises .. ! 

 

Ce sont des gens qui parlent sans savoir, sans faire, qui croient que les cerises vivent en solitaire dans des bocaux ... moi, j'écoutais Gréco. 

 

La dernière, une vieille solitaire acariâtre comme un gardien de cimetière qui pissait sous mes cerisiers pour les faire crever

- jalousie, je vous dis ! _

La dernière goutte était pour elle. 

 

Moi, comtesse du château de fougères, ceci est mon testament.

J'ai assuré vos arrières, mon cher Armand.

J'ai éradiqué les mauvaises herbes avec un terreau très riche, les cerisiers sont en pleine expansion.

Maintenant, je m'en fiche, j'ai bu le dernier flacon ; toi, tu es riche ; si tu n'es pas trop con

je t'en prie

aime une princesse qui a des cerises pendues à ses oreilles, qui ne fait pas de façons et sait faire le clafoutis

dans un grand tablier rouge et blanc et surtout, surtout qu'elle laisse les noyaux ... 

tu respireras dans son cou le parfum d'un dimanche banal, le parfum des cerises et celui des semailles 

alors  tu seras roi  !

(joailes – août 2022)

 

Posté(e)

C'est tellement bien raconté, comme au ciné, bravo ! Bon, j'ai phobie du clafoutis maintenant.

Posté(e)
  • Semeur d’échos

Je n'aurais pas imaginé une marquise aussi exquisement retorse faire en sorte qu'advienne le temps des cerises! Vive le clafoutis! (En cas de noyau, Armand n'a qu'à concasser à grand coup d'armandibules.)

Posté(e)
  • Semeur d’échos

Belle Comtesse de rire votre clafoutis aux cerises non dénoyautées me fait mourir!

Account

Navigation

Configure browser push notifications

Chrome (Android)
  1. Tap the lock icon next to the address bar.
  2. Tap Permissions → Notifications.
  3. Adjust your preference.
Chrome (Desktop)
  1. Click the padlock icon in the address bar.
  2. Select Site settings.
  3. Find Notifications and adjust your preference.