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Accents poétiques

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L'épicier de la rue des petits piments verts

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Posté(e)

 

 

 

C'était un petit bonhomme sans importance, dont on n'a jamais parlé, ni les hivers, ni les étés, ni même aux autre saisons ;

pourtant, il était là chaque matin au beau milieu de la rue des petits piments verts, en train d'ouvrir son rideau de fer et son échoppe depuis des lustres (qu'il revendait en cachette parfois pour mettre du beurre dans son couscous, mais sans méchanceté) sans salamalec et sans jamais ouvrir le bec.

Je l'aimais pour son silence bruyant et pour toutes ses voix silencieuses.

Le cheveu toujours impeccablement plaqué, noir comme l'ébène - je n'ai jamais vu un épi y semer le blé - le bleu de chauffe qui avait drôlement chauffé et les babouches si odorantes qu'on croyait sentir passer un troupeau de chameaux quand il marchait sur le pavé usé en boitant un peu, il faisait partie des murs comme un vieux caméléon, aussi attachant qu'un lierre, coloré comme un liseron et il ne parlait jamais de la guerre, il disait que d'en parler c'était lui faire bien trop d'hommage. 

Je crois que c'est pour ça qu'il boitait, et je subodorais des cicatrices enfouies qu'il avait la pudeur de taire. 

J'adorais son poster un peu plissé, sans doute tant de fois prié, d'un arc-en-ciel avec une colombe aux ailes déployées qu'il avait punaisé dès son arrivée, il y a plus de mille ans. 

- je pensais qu'il était immortel -

 

Quand il avait sorti sur le trottoir ses tapis, ses tajines, ses dattes et ses olives, il s'asseyait dans un fauteuil Voltaire sans doute aussi vieux que lui et mettait en sourdine la musique de son pays.

J'entendais le chant d'une sirène lointaine qui pleurait aux genoux d'un luthiste triste, une mélopée étrange et mélancolique venue d'ailleurs qui sanglotait l'exil, se sachant perdue. 

Et j'entrais sans réfléchir, je m'asseyais aux pieds de Voltaire. 

 

Il n'avait que des fidèles, chacun se servait, pesait, payait sans marchander et chaque jour, plusieurs fois,  résonnait  l'appel du muezzin.

 

Des fois, et c'était fête, il parlait des vents contraires en servant le thé brûlant d'une magique théière dans de petits verres aux reflets changeants avec une dextérité incroyable et l'on voyait à l'horizon le soleil se coucher dans une djellaba orange dans un feu d'enfer et c'était le paradis. 

Chacun avait sa gamelle de semoule et pédalait joyeusement dedans en ajoutant des ingrédients à sa guise.

Et ça, c'était cadeau.

 

Les cinq sens réunis, sept vies de chats de gouttière, des jarres éventrées sur le trottoir, un drôle de matin, un matin d'avril hypocrite qui fait croire au printemps bien avant l'heure,  aux parfums de safran et de cardamome, on a fait rentrer les mômes juste à temps, la boutique a explosé.

La rue a changé d'un seul coup.

 

Une maison a poussé, solitaire,  pour les vieux en dépendance, pour ne pas les laisser en rade, de grosses lettres au néon E.P.H.A.D. , entre une supérette et trois réverbères bigleux ;  dans l'ascenseur, il y a un fauteuil Voltaire ; en fermant fort les yeux et en creusant dans le sable, les anciens font des pâtés avec leur pelle et leur râteau, en mangeant un gâteau huileux et parfumé,  se souvenant du temps où ils faisaient leur marché comme chez eux, bien sûr ils sont encore là mais ils ont les yeux tristes de ceux qui attendent un départ en retard. 

Les âmes attendent leur ticket pour le train final, fatiguées des voyages avec escales, mais elles savent que la pendule décide, seule, après avoir fait le vide. 

La gare est désaffectée, tout est désinfecté, il y a eu le covid et d'autres épidémies, la guerre encore et puis le ras le bol des fourmis, de la terre toute entière qui se meurt pendue à des patères. 

 

La rue va être rebaptisée : il n'y a plus de piment. 

J'ai entendu dire, mais ce n'est sans doute qu'une rumeur , qu'elle s'appellerait tout simplement rue du cimetière.  

 

 

Il est une tombe au vieux cimetière, pas très loin de là, sans croix, sans nom et sans prétention, tournée vers la Mecque.

On y va boire le thé en fin d'après-midi, chacun a gardé son verre aux reflet de désert et on se fout des vents contraires comme il nous a appris.

Je ne m'étais pas trompée : il est immortel.

C'était un petit bonhomme sans importance, dont on n'a jamais parlé, ni les hivers, ni les étés, ni même aux autre saisons, et je lui dédie ce poème que je sais qu'il lira avec sa bonhomie habituelle,

dans son ailleurs où bat encore son cœur pour toujours

avec tout notre amour 

 

(joailes – avril 2022)

 

Posté(e)
  • Semeur d’échos

Une plume qui dit plein de choses et qui cligne de l’œil avec la complicité des mots et toujours nous touche droit au cœur. Merci!

Posté(e)
  • Semeur d’échos

Une chronique pleine d’humanité qui fait honneur à ce forum.

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