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Une foi dans sa vie.

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  • Semeur d’échos

                          Il y avait antan, en Salconquistan, une recrudescence de tension religieuse entre très saints-Perlimpinpins et sacrés-Mulzhumans. (Que Dieu outré les bénisse quand même !) Ces deux communautés dominantes et rivales, après s’être respectées pendant des siècles, à quelques yeux crevés près, sortaient maintenant leur artillerie lourde, obsédées par l’idée de s’exterminer jusqu’au dernier.

 

   La haine entre ces zélateurs du degré zéro de la tolérance est devenue telle aujourd’hui, qu’à en parler moi-même, je me garderai de commettre un blasphème calami, tant je crains qu’on ne me coupe les doigts ou la tête, ou que je ne marche sur une bombe, condamné par contumace sous l’effet de je ne sais quelle malédiction réputée durer jusqu’à la fin des temps, voire encore après, Seigneur de leur Ciel! Brrr… Mais c'est ça, l'homme.

 

   Dans la ville de Samarchande, la capitale, où les membres des deux sectes coexistaient dans la terreur et le sang, les crachats et les anathèmes, les rues n’étaient certes pas sûres ! On se dépêchait de les longer ou de les traverser, le cimeterre ou le coutelas à la main, le kalachnique-off sur « on » et gare à ce qui bougeait dans l’ombre de vos pas !

 

   Or, dans celle d’un bâtiment réduit en gravats, se tenait justement, le plus discrètement possible, un hère tout juste vêtu de haillons sanguinolents qui, vaille que vaille, mourir pour mourir, tendait timidement une main crasseuse et estropiée pour glaner quelque chose à ronger, à tout hasard. Parfois, des gens lui laissaient une miette de pain, pris d’une très fugace miséricorde. C’est humain aussi, ça, quoique plus rare.

 

   Et voici qu’un saint-Perlimpinpin arrive, rasant les murs dans l’espoir d’atteindre le marché blindé où sa communauté se ravitaillait entre deux débordements guerriers, trois viols et une capture d’esclaves. Enfoui dans une robe sans couleur, l’individu se hâtait à pas de loup, pour mettre le moins longtemps possible sa vie en danger. Il allait courbé, grenade défensive dans la senestre et cabas dans la dextre, dévolue à Dieu, tout en mâchonnant des brins de psaumes destinés à dérouter les balles de tireurs isolés. Celui-là était jeune, le duvet aux joues, encore bien naïf, au point de prendre au sérieux du fond du cœur les préceptes de sa religion. Le premier d’entre eux était : fais du bien aux autres. Ma foi, les occasions étaient si rares ! Malgré cela, la pieuse maxime lui traversa l’esprit, comme un projectile de feu, au moment même où il frôlait le déshérité. Celui-ci avait eu le réflexe de geindre en le voyant venir.

 

   « ‘il t’plaît, proférait-il à mi-voix, si les hommes sont frères juste un peu, ne peux-tu m’accorder quelque pièce pour mon repas ? Voilà si longtemps que je n’ai rien avalé ! »

 

   Interloqué, le fantôme en armes stoppa net, comme si sa conscience eût un frein qu’il ne lui connaissait pas. Il oublia un peu le danger et demanda au miséreux, par automatisme, quelle était sa religion.

 

   « Qu’importe ? gémit le vagabond, je ne suis qu’un descendant des premiers pratiquants de la religion primitive de ce pays, il en reste, sais-tu, et personne ne fait attention à eux, car on les croit tous expédiés en enfer. Je bénirai le dieu que tu voudras si ton cœur m’accorde cette minute le statut de frère humain, comme nous devrions l’être tous au lieu de nous exécrer mutuellement ! »

 

   Ces paroles stupéfièrent notre passant. Elles le renvoyaient directement à la maxime qui venait de toucher son âme. Il y avait bien longtemps qu’il n’avait eu l’occasion de faire autre chose que de massacrer des sacrés-Inhumans. Alors, il réfléchit.

 

   « Tu es courageux de tenir de tels propos sans savoir comment ils seront reçus, déclara-t-il sur le ton d’une messe basse. Un autre que moi n’hésiterait pas à t’éliminer pour avoir osé considérer les membres de sa communauté et les païens, dont tu es, comme frères ! »

 

   L’autre ne réagit que par un soupir. Et le saint-Perlimpinpin, grattant sa barbe, de songer à ce qu’il pourrait donner par charité à ce « frère ».

 

   « Je n’ai pas d’argent sur moi, car ce que j’achète pour que ma famille et moi vivions, m’est crédité tous les mois par la sainte-Banque-sacrée, multinationale qui, comme on sait, finance toutes les religions. Et je ne saurais repasser par cette rue le cabas plein, car si le calme y demeure pour l’instant, on peut y guetter mon retour. Que faire pour toi, par la sainte-Serpillière ? »

 

   Il faut ici préciser ce détail. Les saints-Perlimpinpins vénéraient la Serpillière, haut symbole de la parole syncrétine selon laquelle les péchés de tous les hommes seraient un jour lavés. Le saint-Evangile le narre : sainte Mère Denis, Fille bénie d’un compromis divin entre le Céleste et le terrestre, dont tout le monde croyait qu’elle avait perdu la tête, avait, dans un moment d’extase, battu au lavoir cette sainte-Serpillière sous l’œil approbateur de Sa Majesté du plus haut des Cieux, Dieu le Pantocratique et Misérabilieux (Créateur de tout ce qui est sur terre, dans l’univers et au-delà, et même de ce qui y a pas, qu’Il me préserve des trous noirs !). « Ah ! c’est ben vrai : tout le monde il est propre avec ça ! » furent les inspirées paroles de la dive Lavandière. Et Dieu acquiesça, claquant des doigts. Aussi tous les saints-perlimpinpins portent-ils une serpillière en or à leur cou. Qu’on sache en outre, sans retarder trop notre récit, que les sacrés-Inhumans, quant à eux, arborent au leur un Glaive auréolé de pierre de lune, ce que je ne sais expliquer, qu’ils pardonnent mon ignorance et veuillent bien ne pas me lapider,  pitié !

 

   Le saint-Perlimpinpin reprit : « Pour te permettre de manger un bon bout de temps, homme (il n’osait pas dire : frère), je n’ai que la Serpillière en or que je porte au cou, tu te rends compte ! D’ailleurs, si tu la proposes comme monnaie d’échange à quelque mulzhuman dont tu n’auras pas deviné qu’il n’est pas saint-Perlimpinpin, malheur t’en prendra ! »

 

   L’homme vautré dans les gravats fit alors un effort pour passer un bras osseux mais encore valide sous son chétif séant et sembla chercher un objet quelconque. Il extirpa de dessous ses oripeaux une sorte de creuset en terre ainsi qu’un chalumeau. « Vois, dit-il : j’ai de quoi faire fondre le métal là-dedans, et l’or n’est que du métal et rien de plus. Nul ne saura quelle forme il avait ni d’où il venait lorsqu’il sera fondu. Seul ton Dieu le saura et si j’en crois son plus précieux précepte, ton acte de charité est ce qui te sauvera, ne serait-ce que de la haine diabolique qui ronge les uns et les autres !»

 

   Le saint-Perlimpinpin songea qu’il était fou, ce débris d’homme… Oser croire qu’il lui donnerait sa Serpillière en or, par la sainte-Mère… Puis la maxime lui revint en tête : Fais du bien aux autres… D’autres saintes paroles succédèrent alors aux premières dans sa mémoire, auxquelles elles étaient liées dans les sacro-saintes Ecritures : Et, disaient-elles, par la sainte-Serpillière lavé sera ton cœur… car l’or lui-même, au contraire, tout salit… Enfin, tout ça en latin.

 

   Alors, il n’écouta plus que sa raison, car le cœur y était déjà, et c’était bien le seul, à entendre la mitraille qui reprenait un peu partout autour d’eux ! Il arracha sa chaîne en or et la lui tendit. Sans attendre de remerciement, il s’enfuit en tournant mille fois la tête autour de lui, l’œil aux aguets, songeant vaguement qu’il avait fait là le plus bel acte de foi et probablement le seul de sa vie. A croire que ce pauvre type de mendiant était un ange venu le mettre à l’épreuve. Plus jamais sans nul doute ne se représenterait l’occasion d’agir en vrai saint-Perlimpinpin et non en assassin quotidien.

 

   Certains affirment que mon histoire n’est pas finie, qu’un sacré-Inhuman, posté au coin de quelqu’un des lépreux murs de la rue, aurait surpris la scène et tiré au fusil sur le saint-Perlimpinpin et sur le pouilleux païen. Après quoi, il se serait précipité pour ramasser la chaîne en or avec des « Merci » à la pelle à la gloire de son Dieu pour cette trouvaille. Ah oui ? j’imagine sa tête au moment où il se rend compte qu’il s’agit d’une Serpillière de perlimpinpin : objet maudit qu’il n’aurait su toucher sans que ses mains devinssent impures ! Beau dilemme !

 

   Mais je ne trouve pas très féérique cette fin et je conclus : Amen, car, ça, ce n’est pas un blasphème, tous le disent, ça ne mange pas de pain, même azyme, et de toutes façons la fin du monde arrive sous forme de déferlante scélérate, la nature est fâchée contre l’homme et par ma foi, Dieu y es-Tu ou pas, c’est miracle, quand j’y pense, si elle arrive à engloutir toute l’imbécillité humaine !

Posté(e)

Un régal, ce texte ! Merci pour ce bon moment de récréation 🙂 

Posté(e)
  • Auteur
  • Semeur d’échos

Merci Joailes, merci pour les cœurs!

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