La poésie à l’ère des contraintes et des algorithmes
La plupart des gens auxquels je dis que j’écris tendent à s’imaginer l’auteur comme un être isolé, et un peu distant du reste du monde, passivement dans l’attente d’une illumination qui viendrait frapper soudain sa page blanche. Pour certains, la poésie serait même morte dans l’œuf ; d’autres encore pensent que l’inspiration est une lumière inconstante, ou que l’on ne peut s’adonner à une créativité absolue que dans un contexte exempt de toute contrainte.
À la lumière de ce qui se passe sur le web aujourd’hui, au contraire, j’ai eu l’impression de trouver matière à réflexion à la fois sur les modes de dissémination de l’information et sur les pratiques talentueuses de nombreux auteurs, toutes littératures et propos confondus. L’écriture sur le web m’a appris quelques petites choses contre-intuitives dont je voudrais vous faire part ici, afin tout particulièrement de (re)donner envie à chacun d’y tenter son chemin.
Non, la poésie n'est pas morte. Au contraire, elle est en plein boom
Bien au contraire, elle est même en pleine effervescence. À rebours de la croyance selon laquelle "la poésie est morte et enterrée ; il s’agit d’un genre de nouveau en pleine croissance qui retrouve le chemin des librairies. Et pour cause, les éditeurs sont en permanence à l’affût de nouveaux projets et de nouveaux auteurs. Ce regain d’intérêt pour la poésie n’est pas sans lien, comme nous le verrons, avec la façon dont elle profite des nouvelles technologies de diffusion. En effet, en analysant ce qui fonctionne sur les réseaux, il se dégage le fait que la poésie, sous une forme condensée, et visuelle, se prête magnifiquement bien aux pouces des algorithmes TikTok et Instagram. Cela se ressent à différents niveaux du marché éditorial. Certains grands éditeurs s’attellent spécialement à la poésie : une collection entière chez Actes Sud et Seuil y est consacrée. Par ailleurs, certains petits éditeurs, à l’image du Castor Astral Éditeur, font le pari de la vulgarisation de la poésie, afin de la rendre plus populaire, avec le lancement récent d’une collection de poche dédiée. Bref, la poésie va bien, et c’est tant mieux. Elle démontre que la forme poétique, brève et émotionnelle, a une place à prendre à notre époque
Pour être profond, commencez par écrire des choses qui semblent "bêtes"
Quand on veut écrire un texte profond, on va généralement rechercher des idées très élaborées, tourner et retourner en soi-même pour trouver une vérité inexplorée. Pourtant il existe une méthode insoupçonnée et presque totalement opposée pour produire de l’écriture profonde qui consiste à écrire des choses qui superficiellement peuvent paraître…bêtes. J’ai ainsi constaté qu’il existe par exemple des ateliers d’écriture autour de l’écriture du haïku qui consistent à exprimer par écrit des sensations du corps qui sont si évidentes pour notre cerveau au quotidien qu’elles peuvent nous paraitre stupides à écrire. On peut mentionner des choses comme : « Quand je parle, mes lèvres bougent » ou « l’odeur de mes genoux n’est pas la même que celles de mes aisselles ». “ On écrit ce qui nous viendrait comme ça ; l’écriture n’a pas à être précise. On peut utiliser la première chose qui vient, même si le mot est scientifiquement oublié. L’idée n’est ni de choquer la norme ni d’adopter une écriture haineuse ou transgressive, mais juste d’écrire ce qui semble d’une bête évidence. Écrire des choses bêtes, ce n’est pas écrire des choses que les autres ne savent pas, mais aller à l’intérieur de soi. Puiser au cœur du concret et des sensations premières, voilà du réel. Au lieu d’aller dans l’abstrait, à la recherche du concept, il faut plonger dans le bête, l’évident, pour en extraire la vraie vie, la vraie profondeur.
La meilleure façon d'être libre ? S'imposer des règles très strictes
On se persuade souvent qu’il faut être dans une liberté totale pour laisser sa créativité s’exprimer. Ceux qui connaissent mon écriture savent que tel est mon cas. Mais pour certains, c’est un mythe. Il existe d’ailleurs un courant plutôt méconnu qui énonce l’idée exactement inverse, qui répond au doux nom d’Écriture à contrainte. Ce sont les oulipiens qui, en s’imposant des règles strictes à suivre pour écrire, prennent le contre-pied des tenants d’une liberté absolue en écriture. Loin de restreindre la créativité, ces contraintes offriraient des moyens nouveaux de s’exprimer. La forme la plus célèbre, qui a été popularisée dans l’ouvrage de Georges Perec La Disparition, est le lipogramme, qui consiste à écrire tout un texte sans utiliser une ou plusieurs lettres. Dans ce livre, il s’agit du E, la plus utilisée de la langue française. Michel Tournier a également écrit une nouvelle intitulée Trois phénomènes surnaturels composée uniquement de mots imprimés sur les emballages d’un dîner. Dans la sextine, il s’agit de composer une strophe de six vers, dont chacun se termine par les mêmes mots-rimes. Et on pourrait donner mille exemples. Queneau, le maître suprême en la matière, a écrit les Exercices de style, qui constitue une variation de 99 façons de dire qu’un homme a un chapeau qui descend d’un bus. La question à poser ici est cruciale : “Oui, mais à quoi ça sert ? “ La réponse, c’est… À RIEN, du moins, à rien de concret, parce que l’enjeu n’est pas là. Il s’agit de s’amuser, de divertir, de prendre du plaisir à manipuler le langage, d’’écrire pour ne pas mourir épouvanté de n’avoir rien écrit car, ne rien écrire, c’est un peu mourir. La notion de plaisir permet ainsi, selon Perec, d’apporter une solution à opposer à l’anxiété de la page blanche.
Oubliez le mythe de l'écrivain isolé : les vrais échanges se passent en ligne
Internet regorge de sites et forums d’aide à la publication sur lesquels il est possible de publier ses écrits, d’être conseillé et d’obtenir des débriefings sur son style. Des lieux de sociabilité où l’écrivain en herbe peut aussi trouver du soutien. Il reste alors motivé pour continuer ! Les forums généralistes (prose, poésie…) sont extrêmement ouverts. Accents poétiques, comme d’autres forums, De Plume en Plume est ainsi fondé sur le principe de la réciprocité : « chaque auteur qui publie s’engage à lire d’autres auteurs afin de créer la dynamique utile et nécessaire à la vie du site ». Le Monde de L’Écriture propose quant à lui des « bêta-lectures », (les lecteurs commentent une œuvre, et l’auteur tient ensuite compte ou non des suggestions.). Fait contre-intuitif, certains forums sont aussi sélectifs que des revues littéraires. Ainsi d’Accents poétiques, où pour garantir une qualité éditoriale, le comité de lecture du forum lit les trois premiers poèmes de tout nouveau membre. Les commentaires des lecteurs sont souvent qualitatifs. Ces communautés ne sont pas non plus un Far West. La plupart des administrateurs de ces sites littéraires imposent des règles strictes à ceux qui publient concernant la mise en forme des textes, l'orthographe et le respect de la législation française. Surtout, ils rappellent une vérité cruciale que tout auteur numérique doit connaître : sur la plupart des sites, aucune protection des créations n'est assurée. Les auteurs sont donc les seuls responsables de la protection de leur propriété intellectuelle auprès d'organismes dédiés. Pour un auteur, il est donc essentiel de bien choisir sa communauté en ligne en fonction de ses objectifs : trouver une audience, obtenir des critiques de haut niveau ou simplement bénéficier d'un espace d'entraide, tout en restant vigilant sur la protection de ses œuvres.
Votre premier lecteur n’est pas un être humain, mais la toile internet
Le domaine du digital offre un énorme avantage à l’auteur. Pas besoin d’attendre d’être édité pour entamer la construction de sa base de lecture puisqu’un incubateur de lecteurs potentiels est à portée : la toile. Il faut accepter le dialogue avec les algorithmes. Et ici, la poésie s’invite très clairement dans le sujet. Instagram ou Tiktok sont, par exemple, devenus la scène de la “nouvelle poésie” dont la forme (courte, percutante, visuelle) tire justement ses vertus de ce qu’elle “est compatible avec l’algorithme” qui favorise la viralité et l’engagement. C’est dire que l’édition 2. 0 a cerné ces nouveaux codes et appris à les mettre au service de ses auteurs. Pour la première fois, il devient possible de se créer une audience indépendante, de monétiser directement à la fois le travail éditorial et la visibilité auprès des publics). Finalement, ce que j’apprends de ces auteurs n’est plus forcément une question de style ou de process. Non c’est un mode de compétences, et de personnalité qui fait l’auteur moderne. Il doit apprendre à se créer une communauté, comprendre les outils pour ensuite les distordre et en jouer, gérer l’exposition, etc. Bref, la page blanche ne se joue plus uniquement sur la feuille, mais aussi dans le reste du monde.
Notre terrain de jeu est infini. Alors, que ferez-vous de la page blanche, maintenant ?
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