Ozzy est mort, et c’est une part de moi qui s’éteint avec lui
Il y a des morts qui n’appartiennent pas seulement à l’actualité : elles vous arrachent quelque chose. Elles descendent profondément dans l’intime. Hier, en apprenant la disparition d’Ozzy Osbourne, je suis resté là, figé, un peu vidé. Comme si quelqu’un avait soufflé sur une bougie qui brûlait depuis mon adolescence. Une flamme noire, vacillante, mais précieuse, que je croyais éternelle.
Je n’ai pas grandi avec le rock. Mes parents écoutaient Yves Duteil, Nana Mouskouri, Sardou. Des voix propres sur elles, qui chantaient l’amour, la France, les hirondelles. Il n’y a rien de mal à cela ; c’était même rassurant, doux. Mais il manquait quelque chose. Une tension, une faille, un vertige. Et puis un jour, j’ai mis un casque sur mes oreilles, et j’ai entendu ce classique qu'est devenu l'album No More Tears d'Ozzy Osbourne.
Je me souviens très précisément de ce moment. L’intro lancinante, cette basse qui rampait comme un serpent dans l’ombre, et puis sa voix, cette voix rauque, un peu folle, qui semblait venir d’un autre monde. Ce n’était pas simplement de la musique : c’était un portail. Une brèche. Une invitation à franchir les limites rassurantes de l’enfance pour s’enfoncer dans des paysages plus sombres, plus troubles, plus vrais peut-être. No More Tears a été la clé. Ozzy, le passeur.
Après ça, il m'a fallu tout écouter. Ce fut un impératif non négociable. Les albums solos, bien sûr, mais surtout ce monument qu’est le groupe Black Sabbath dans lequel Ozzy tenait avec brio le rôle de chanteur. Ces hymnes sulfureux, impies, ces riffs lourds comme des orages, ces paroles qui évoquaient le Diable, la mort, la folie, l’envers du monde. Ce n’était pas de la provocation gratuite : c’était une esthétique. Une posture face à l’hypocrisie, au confort, à la tiédeur. À travers cette musique, j’ai appris qu’il était possible, et même salutaire, d’embrasser le chaos, de regarder en face ce qui fait peur, ce qui dérange. D’aimer ce qui hurle dans la nuit.
Ozzy, c’était le clown démoniaque, le fou divin, le survivant halluciné. Il chantait avec le feu dans la gorge. Il titubait mais il avançait. Il était excessif, oui. Baroque, décadent, borderline. De ses dents, il décapitait une chauve-souris vivante en plein concert. Mais il était vrai.
Aujourd’hui, je repense à ce cheminement étrange : partir de “Prendre un enfant par la main” pour atterrir dans “Children of the Grave”. Grandir, en somme. Traverser les apparences, les tabous, les peurs. Et je me rends compte à quel point des artistes comme Ozzy ont compté dans cette traversée. Il ne s’agissait pas seulement de musique, mais de transformation. D’initiation. D’un appel obscur que j’ai fini par reconnaître comme le mien.
Alors oui, Ozzy est mort. Et avec lui, c’est un peu de mon adolescence qui s’éteint. Un peu de ce feu premier. Mais sa voix, elle, continue de résonner. Dans les vieux CD, les vinyles rayés, les playlists oubliées. Et surtout, dans cette part de moi qui lui doit tant.
Repose en paix, Prince des Ténèbres. Et merci.
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