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Conte de Noël


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Darius

     Jean...Karim, Christian, Paul et les autres....

 

Conte de Noël

 

Cette année encore il pouvait  se frotter les mains. Tout allait bien pour lui. La trentaine , plutôt élégant, une santé florissante, un poste de cadre obtenu par un sérieux permanent dans le travail qui le faisait apprécier de sa hiérarchie, tout concourrait à sa satisfaction. Bien sûr, il avait du jouer des coudes, cultiver l’opportunisme, accomplir sans état d’âme les restructuration « nécessaire » pour le « bien » de l’entreprise; bien sûr il avait voué la totalité de ses efforts à cette réussite sociale qui le classait  dans la catégorie des hommes à l’aise, c’est à dire, ayant toujours un compte confortable  à la banque.

 

Il n’avait pas de mots assez durs pour les « losers »

 

Il s’était résolument engagé dans ce monde où la compétition est la règle, et cette règle là, il l’avait faite sienne; il ne pouvait d’ailleurs pas concevoir une autre ligne de conduite. Fort de son succès, il s’arrogeait avec une apparente bonne foi, le droit de critiquer lourdement, ceux qui traînaient la jambe, qui encombraient la société et qui en ralentissaient la marche économique.

Il admettait bien que le chômage ne soit pas toujours évitable, mais il en limitait les effets en pestant contre tous ceux qui profitaient des largesses d’une démocratie « incapable de trier le bon grain de l’ivraie ».

Fier d’appartenir à la race des gagnants, il n’avait pas de mots assez durs pour les défaitistes, les «losers» de toutes espèces. D’ailleurs quand un de ces malappris lui tendait la main à un carrefour, il lui servait sans coup férir, un discours sur le courage, la dignité, « Si encore c’était pour manger!! » s’exclamait-il avec mépris, mais....

 

Il jaugeait l’humanité

 

Ce mais lui servait  à tout bout de champ. Ce « mais » qui lui faisait avoir bonne conscience, « Je ne suis pas contre la mendicité, mais... », je ne suis pas contre les émigrés, mais.... », « Je sais qu’il y a de la vraie misère, mais....». Dans ces « mais » sentencieux, il jaugeait toute cette humanité qui n’avait pas « réussie », qui encombrait les villes et qui selon lui, en fin de compte alimentait la délinquance.

Il n’avait pas grand effort à faire pour tenir ces discours, qui trouvaient écho dans les milieux qu’il fréquentait, car il avait toujours choisi ses connaissances dans l’optique d’une recherche permanente d’efficacité: l’insertion bourgeoise, la reconnaissance de ses pairs, et le soutien d’hommes capables de le faire évoluer plus rapidement dans la hiérarchie.

Finalement tout ce qui pouvait ternir l’idée qu’il se faisait de lui-même et du monde dans lequel il évoluait, lui était insupportable.

Il avait bien pensé à épouser une amie d’enfance qui l’avait émue lors d’une rencontre fortuite, mais il avait préféré convoler sans joie particulière avec la nièce du directeur général, ce choix lui semblait mieux correspondre à ses ambitions.

 

Il s’était surpris à fredonner

 

Ce matin là, il s’était surpris, lui qui veille pourtant toujours à son image de respectabilité, à fredonner, mais vite honteux de cette marque de gaieté incongrue, il avait repris rapidement l’aspect glacé et  sobre de l’homme à l’ « attaché case »..Dans cette course vers la réussite, il n’avait qu’une vie conjugale approximative, n’ayant jamais le temps de construire un vrai foyer et d’élever des enfants. « La marmaille criailleuse lui était insupportable », « les gosses nous font  perdre notre liberté d’action » disait-il, et pour faire bon poids il n’admettait pas non plus de  devoir s’occuper plus tard de grands-parents devenus malades donc encombrants.

Cette soirée  de Noël ne l’enchantait guère, ces fêtes convenues lui semblaient puériles; à la limite vulgaires ce mouvement général, cette course vers les lampions, et cette évocation d’un enfant né à Bétléhem. Comment pouvait-on  en ce siècle de progrès triomphant croire à toutes ces fadaises?

 

Une sourde angoisse

 

La nuit s’étendait presque douce sur une campagne blanche trouée des lampions colorés qui se répandaient des vitrines scintillantes. La voiture de Jean s’engagea bientôt dans la forêt premier jalon sur une  route de montagne malcommode qui devait le conduire dans cette maison de campagne où l’attendaient femme et beaux parents. Il s’y  rendait comme on s’engage dans un  passage obligé. Les convenances quoi!

Le vague souci de ne pas rompre le lien ténu qui le reliait à ce groupe humain qu’il n’avait pas choisi de gaieté de coeur, mais qu’il tenait à ménager, il ne savait pas trop lui même, pourquoi.

Une sourde angoisse s’empara de lui. Ce chemin pourtant familier n’en finissait pas, il n’y retrouvait plus les repères habituels. Le vieux calvaire!  il aurait dû l’apercevoir depuis plus d’un quart d’heure, et puis les troncs des sapins, si élancés, avaient pris des allures de chêne centenaires. Noueux, ils étendaient leurs branches basses de part et d’autre de la route jusqu’à relier leurs ramures et former un tunnel mystérieux.

 

Son véhicule amorça une série de tonneaux

 

D’un doigt nerveux, il mit la radio, et sursauta d’entendre le commentateur évoquer en cette journée de fête, la nécessité que chacun fasse au fond de lui-même un vrai voyage en conscience, trace un chemin de réflexion qui lui permette d’évaluer ses propres forces, de mesurer l’épaisseur de son parcours au regard du monde qui l’a vu naître.

 

Pourquoi avait-il prêté une oreille attentive à ces propos teintés d’une philosophie « dépassée » qui ne pouvait que desservir l’homme pressé dans une course sans cesse relancée vers la possession de plus de richesses. (Course qui ne lui avait pas trop mal réussie jusqu’ici!).

Mal à l’aide et voulant se débarrasser de cette impression presque douloureuse, qu’il ne pouvait définir, il accéléra sans raison dans ce petit virage en épingle.  Son véhicule se mit à tanguer, et butant sur un talus, amorça une série de tonneaux .

Comme dans un rêve Jean heurta le montant de la portière et perdit connaissance.

 

Il se mit à hurler

 

C’est la radio imperturbable qui devait le tirer de son évanouissement, un chant de Noël  diffusait sa mélodie. En faisant l’inventaire de la casse qu’il supposait sur sa propre personne, il fut pris de panique. La première de sa vie.

Incapable de bouger à cause de la tôle qui l’enserrait, il se sentit injustement frappé et se mit à hurler comme une bête prise dans les mâchoires d’un piège cruel. Mais comment avait-il pu commettre cette faute de conduite, lui qui était si fier d’un bonus sans cesse reconduit?.

Ainsi le sort venait de le frapper. Il n’en revenait pas. Ce premier échec d’une chance insolente, il ne l’acceptait pas. Pourtant cette première porte de la souffrance physique et morale en précédait d’autres qui en quelques jours allait le conduire des urgences, à la clinique et de la clinique à un fauteuil qui lui faudrait garder plusieurs mois.

Il s’entendit gémir, le froid le gagnait, c’est à ce moment qu’il perçut un chant dont les modulations évoquaient d’autres cieux que l’Occident.

 

Pour Karim la vie n’avait pas été tendre

 

Pour Karim, la vie n’avait pas été tendre mais, il chantait,  tranquille au milieu de ce bois sombre près duquel il habitait avec sa vieille maman malade.

Lors de la sale guerre, son père avait fait le choix de suivre dans l’exode tous ceux qui la rage au coeur quittaient pour toujours une Algérie hostile. Son père qui les avait toutes faites pour la France « les coloniales » ne se séparait jamais de ces médailles qu’il exhibait fièrement à chaque fête nationale.

Karim avait été à bonne école,  son français impeccable contrastait avec celui de beaucoup de ses petits camarades, français de souche, qui pourtant n’avaient pas eu, comme lui à lutter pour « s’intégrer ».

Son père trop vite disparu, il avait dû faire face pour subvenir aux besoins de  sa mère et de  ses deux petites soeurs. Et puis cette polio qui lui avait laissé un bras et une jambe en mauvais état, et l’avait conduit à un chômage apparemment sans retour.

 

L’image de son père

 

Il souffrait de  ces regards alourdis de suspicion depuis que la situation économique s’était dégradée et que des bombes avaient explosé à Paris. Pour les fuir il était venu dans ce coin perdu et s’était attelé à ce bout de jardin, quelques chèvres permettaient d’améliorer l’ordinaire. L’image de son père le faisait tenir debout, comme le faisait tenir debout sa croyance en ce pays qu’il considérait comme le sien. Sa seule colère venait de ceux-là qui salissaient ce qu’il avait conservé de ses traditions et qui le faisait fidèlement tourner chaque jour vers l’Est : sa religion.

Il se hâta vers la tâche sombre que faisait sur la neige la carcasse d’où sortaient les cris.

Avec toutes les peines du monde, il parvint à en extraire le chauffeur ensanglanté. La voiturette dont il disposait lui permit de conduire chez lui, à quelques centaines de mètres de là,  le blessé.

 

La neige avait coupé les routes

 

Au village tout proche l’on fêtait déjà Noël. Les appels de Karim ne trouvaient guère écho dans la liesse générale, il parvint malgré tout  à convaincre quelques enfants qui jouaient dans la neige .

Parmi les premiers accourus à son appel, il y avait Pierre, (toujours le premier à donner son sang dans les collectes), Christian, un ancien d’Emmaüs, Jacques qui s’occupait des Restos du Coeur, le curé (qui pourtant ce soir là avait fort à faire) , et  Henri le vieil instituteur en retraite, qu’on appelait parfois « Hussard de la République » ce qui le rendait particulièrement fier..

Les secours officiels ne  pouvaient guère accéder facilement. La neige abondante avait coupé les routes, l’hélicoptère, occupé à d’autres tâches, n’était pas disponible. Il restait le traîneau de fortune du père Gaston, un vieux misogyne toujours prêt à en découdre avec les « Estrangers » même s’ils viennent de quelques kilomètres alentour.

 

Pierre ne disait mot

 

Ce fut une aventure dont on parle encore aujourd’hui. Il fallut plus de 6 heures dans la neige et le froid à cette équipe de vaillants, pour conduire le traîneau lourdement chargé à travers les congères et les branches cassées par le poids de la neige.

Le blessé à nouveau conscient mais incapable de se mouvoir, assistait à cette scène avec un regard étrange, Jean découvrait un monde qu’il ignorait, celui de la solidarité..

Il voyait Karim pourtant handicapé, plier sous la charge ou encourageant les autres qui tiraient tels des bateliers, la nacelle qui l’emportait ; Henri qui gourde à la main réchauffait tout un chacun, Pierre ne disait mot, ou plutôt ponctuait ses efforts de « Han » de bûcheron, Christian s’ingéniait à déblayer la route des obstacles qui l’encombraient.

 

C’est le soir où je suis devenu un homme

 

La petite troupe parvint ainsi au but. Jean se remit doucement de ses blessures. Mais, l’une d’elle ne guérira jamais tout à fait. Elle est là au fond de sa conscience.  Il n’a d’ailleurs pas envie qu’elle se cicatrise. Elle est, dit-il, « mon plus beau cadeau de Noël ».A ceux qui s’étonnent de cette réponse il réplique : «   C’est le soir où je suis devenu un homme, non  par un acte de courage physique, mais parce que mes yeux ont été plus loin que l’apparence et que la fraternité de quelques uns m’a ouvert la voie. Un être humain ne doit jamais quitté, la clairvoyance de soi-même, ce regard clair de conscience qui nous fait voir tel que nous sommes et non pas tel que nous voudrions être. Un regard ouvert qui nous permet de tirer de cette réalité là la force d’être et non pas seulement la force d’avoir.

« En mourant nous ne perdons jamais que ce que nous avons voulu posséder » a dit le sage. « Oui j’ai vu des hommes différents s’assembler et réunir leur force pour me sauver. J’ai compris que gagner sa vie c’est aussi et surtout la porter vers les autres. Nous  avons tous en nous une force, qui nous permet de sortir de nos égoïsmes, de nos aveuglements. Une force qui peut, quelque soit nos philosophies, nos religions, nos races, nous conduire très haut et donner une valeur vraie à nos existences, une force qui commence par un regard profond de bienveillance, de tolérance envers les autres.

 

Il revient de loin

 

Jean a changé vous savez ! Ce jour de Noël est comme le premier jour d’une vie nouvelle pour lui.

« Si vous saviez le bien que cela fait d’aimer les autres » dit-il sans se prendre au sérieux.

Quand il parle à ses deux enfants, où qu’il s’inquiète de la santé de Paul de Georges ou d’Henri qu’il reçoit régulièrement. Quand il part en vacances avec le fils de Karim qui est aujourd’hui sorti d’affaire, sa voix n’a plus jamais l’inflexion du commandement mais de l’amitié prévenante.

Il revient de loin, Jean ! Peut-être qu’il n’aurait jamais su, sans cet accident, quelle richesse il y avait dans un homme. Et lorsqu’il parle avec une vraie tendresse de Paul, Christian et les autres, il se dit qu’il aurait pu finir sa vie avec ce trésor enfouit au fond de lui.

 

 

Darius

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