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Kanth

 

Le Gabier

 

 

Le vieux bordé souillé craquait dans le silence

L’entrepont recouvert d’une paille moisie

Etait plein de captifs cherchant la somnolence

L’évasion du sommeil, bienheureuse amnésie

 

Oublier un instant qu’ils étaient prisonniers

Sur ces pontons du diable, parodies de vaisseaux

Génération perdue, matelots, canonniers

Croupissant dans la fange tels de vulgaires pourceaux

 

L’Anglais laissait pourrir dans ces geôles déloyales

Au fond de ses grands ports, ses arsenaux géants

La fine fleur humaine de la flotte impériale

Ceux qui osèrent défier l’Albion sur l’Océan

 

On l’appelait Ti’Jean, surnom qu’on lui donna

Chétif enfant des rues, à son embarquement

Au port de Saint-Malo, en guise de pensionnat

Sur une humble frégate, corsaire au fier gréement

 

Entre mille corvées et les coups indistincts

Qu’un quartier-maître aigri prodiguait sans mesure

Aux mousses innocents et même aux pilotins      

Il n’attendait qu’un ordre, monter dans la mâture

 

A l’appel du sifflet, joyeux, il s’élançait

Le premier des gabiers, l’intrépide gamin

Pour ferler quelque voile, assurer un étai

En courant sur les vergues comme sur un chemin

 

Même le vieux bosco admirait cette grâce

Funambule insouciant, tout en légèreté

Sur les filins de chanvre, il dansait dans l’espace

Oubliant les épreuves, ivre de liberté

 

Les furieux abordages ne l’effrayaient plus guère

Tant qu’il pouvait rester dans ses huniers chéris

D’où son mousquet en main, tel un dieu de la guerre

Il frappait comme la foudre, en tireur aguerri

 

Dans son cachot humide aux grilles de membrures

Son esprit s’évadant, il survole la Manche

Il est libre à nouveau, grimpant les enfléchures

Vers son royaume intime, orné de voiles blanches

 

 

Gao T. Kanth

  • Aimé 6
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Jeep

Ce superbe poème me va droit au cœur! Il m’évoque Ambroise Louis Garneray, compagnon de Surcouf et précurseur des Peintres de la Marine, qui a décrit dans ses Mémoires sa captivité sur les pontons de Plymouth.

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Darius

L'ancienne marine défile devant nos yeux et nous reviennent en mémoire les toiles de Turner si emplies de gréements majestueux au milieu des tempêtes. On pense aussi à l'île au Trésor, enfin on voyage et on est tout heureux d'embarquer sur une ancienne caravelle.

 

Merci pour le dépaysement et l'évocation terrible et vraie de la vie à bord de ces anciens voiliers.

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Jean-Paul

Un poème original par son sujet, un beau choix de vocabulaire, de superbes images... Il suffit de fermer les yeux pour voir ce voilier et imaginer le calvaire de ses captifs... 

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Filae77
Il y a 6 heures, Kanth a dit :

A l’appel du sifflet, joyeux, il s’élançait

Le premier des gabiers, l’intrépide gamin

Pour ferler quelque voile, assurer un étai

En courant sur les vergues comme sur un chemin

Bonjour @Kanthet bravo pour ce poème épique, véritable épopée,où le général 'l'Anglais' se mêlent au particulier 'le bosco ,  Ty-jean'

sans oublier les 'captifs', dans ce qui ressemble à une mêlée furieuse et charnelle, (à mon sens) car on a souvent l'impression que bateaux ,

équipages sont imbriqués et ne font qu'un, dans cette empoignade entre les hommes ,les éléments et l'histoire.  Superbe !!!

un cœur  

 

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Kanth

Merci @Jeep, je m'attendais un peu à retenir votre attention avec ce texte. Je me languis de mon petit refuge Intra-Muros dont le mur arbore fièrement une copie de ce tableau où la modeste Confiance vient à bout du majestueux Kent ! Je savais que Garneray avait été prisonnier des Anglais, mais j'avoue à ma grande honte ne pas avoir lu ses Mémoires. Il faudra que j'y remédie la prochaine fois que je pourrai m'installer tranquillement sur un banc de la tour Bidouane...

 

@Darius, vos belles références me font plaisir, Turner et Stevenson sont déjà dans mon panthéon personnel. Merci pour votre lecture.

 

Merci @Filae77 pour votre commentaire, où je relève un point sur lequel, peut-être, des amis du site pourraient m'éclairer : l'orthographe du « ti » de Ti'Jean. Je n'ai pas osé utiliser « Ty », qui à ma connaissance veut dire « Maison » en breton. Y a-t-il une façon reconnue de transcrire à l'écrit cette épithète que l'un de mes oncles utilisait toujours pour qualifier les petits jeunes dans le pays gallo ?

 

Et je vous remercie, @Camine, @Jean-Paul, @Marc Hiver, @Eathanor, pour vos commentaires chaleureux !

 

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Filae77

Bonjour @Kanth,  Ti  est le diminutif de petit ,ce qui est parfaitement logique pour désigner affectueusement un garçonnet. 

Il se trouve  que ce diminutif désigne une maison mais uniquement associé à 'ez'  (TIEZ),  mais TY seul qualifie bien une maison

TY Jean =  la maison Jean

Votre orthographe était donc exacte😋

 

 

 

 

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Seawulf

Un magnifique texte sur la marine à voile. Poésie  immersive, richesse du vocabulaire et volonté de nous faire vivre un moment épique, auprès de Ty-Jean. C'est du grand art. 

  • Merci 1
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  • 2 weeks later...
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