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David

Tuer le temps (vaudeville)

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David

Une personne (A) se trouve assise dans une salle d’attente, l’air pensif…
Une autre personne (B) entre dans la pièce puis vient prendre place à ses côtés. Au bout de quelques
secondes de silence, une conversation se noue….


B : Excusez–moi ….
A : Oui ?
B : Pourrais–je vous poser une question ?
A : Je vous en prie, faites.
B : Vous avez l’air bien songeur. A quoi pensez–vous, si ce n’est pas indiscret ?
A : Oh, je cherche simplement à tuer le temps.
B (étonné) : Quoi ? Vous voulez tuer le taon. Et comment ?
A : C’est précisément ce à quoi je réfléchis, comme je viens de vous le dire.
B : Pour tuer le taon, encore faudrait–il que vous ayez un insecticide à portée de main, non ?
A (surpris) : Que voulez–vous dire ?
B : Pour tuer un taon, il n’y a pas trente–six façons de procéder. Soit vous utilisez un insecticide, soit vous
l’écrasez.
A (sur un ton amusé) : Je pense que l’on s’est mal compris. Je ne veux pas tuer un insecte mais
simplement tuer le temps. C’est tout simple !
B : Ah bon…je vois… Mais pourquoi voulez–vous le tuer ? Parce qu’il ne vous plait pas aujourd’hui ? Si
ce n’est que cela, soyez rassuré, la météo nous dit qu’il va changer. Sans doute sera–t–il demain
davantage à votre convenance ?
A (haussant les épaules) : Pff… Mais non, pas le temps qu’il fait dehors mais le temps qui passe !
B : Eh bien, il semblerait que nous ayons du mal à nous comprendre …


                                       Cinq secondes de silence…


B : Mais alors, je vous repose ma question : « Pourquoi souhaitez–vous tuer le temps ? »
A : Parce que je le trouve trop long, tout simplement.
B : Vous pensez qu’il est plus long qu’hier ? Pourtant les aiguilles de ma montre avancent de la même
façon aujourd’hui qu’hier. J’en suis sûr car la pile est neuve !
A : Certes mais, en ce moment, il me paraît long, beaucoup trop long.


                                      Cinq secondes de silence…


B : Et c’est pour cette raison que vous voulez le tuer ?
A : C’est exactement cela.
B (inquiet) : Avez vous régulièrement envie de tuer ce qui est trop long ? Parce que je commence à
m’inquiéter pour les gens de grande taille. Heureusement que je ne fais qu’un mètre soixante sinon je
pourrais craindre pour ma vie !
A : Allons, ce n’est pas parce que je veux tuer le temps que j’ai des pulsions meurtrières ! D’ailleurs, le
temps n’est pas une personne, ce n’est même pas un être vivant.
B : Ah, me voilà rassuré ! Mais cela vous arrive–t–il souvent de vouloir tuer le temps ?
A : De temps en temps, autant que je sache… Vous savez, dans la vie, il y a un temps pour tout : il faut
savoir prendre le temps de faire les choses et parfois trouver le temps de tuer le temps.
B : C’est logique. Il faut d’abord prendre le temps avant de pouvoir le tuer, c’est une question de bon
sens.
Cinq secondes de silence…
B (songeur) : Mais comment faire ? Il faudrait pour cela inventer un piège à temps ?
A : Oui, c’est l’idée à laquelle je réfléchis, à temps perdu.
B : C’est sûr que si, maintenant, vous avez perdu le temps, ça va devenir très difficile de le tuer.
A (agacé) : Pour le moment, j’ai surtout l’impression que c’est vous qui me faites perdre mon temps avec
cette conversation.
B (gêné) : Oh pardon. Je ne voudrais surtout pas que votre proie vous échappe par ma faute.


                                      Cinq secondes de silence…


B : Me permettez–vous une autre réflexion ?
A (indifférent) : Allez–y, au point où on en est…
B : Pourquoi voulez vous absolument tuer le temps ? Vous pourriez uniquement le neutraliser.
A : Ah bon ? Et comment ?
B : C’est très simple : regardez ma montre. Il suffit de tirer sur sa couronne et les aiguilles ne bougeront
plus. Ainsi, le temps s’arrêtera. Vous voyez, pas besoin de le tuer. On peut se contenter de le stopper.
A (dédaigneux) : Vous êtes bien naïf. Croyez–vous qu’ainsi le temps va s’interrompre? Même si votre
montre n’indique plus le temps qui passe, les rayons du Soleil mettront toujours 8 minutes et 20 secondes
pour arriver sur Terre. En revanche, il ne vous faudra pas plus de quelques secondes avant de poursuivre
cette curieuse conversation.
B : Bon, j’admets que je me suis trompé. Mais si l’on ne peut pas arrêter le temps alors peut–on le faire
fuir pour qu’il ne vous importune plus ? Le faire courir, le chasser.
A : En somme, le faire passer plus vite ?
B : Oui c’est cela.
A (toujours dédaigneux) : A moins de courir soi–même, et encore très vite, à une vitesse proche de celle
de la lumière, je ne vois pas comment on pourrait y parvenir. Vous vous fatiguez en vain : on ne peut ni
ralentir, ni stopper le temps, encore moins l’accélérer. On ne peut que le subir.


                                      Cinq secondes de silence…


B : Puisqu’il n’est pas possible de maîtriser le temps, pourquoi ne pas le stocker, le mettre en bouteille
comme de l’eau ? Ainsi les gens qui en ont trop et qui veulent le tuer, comme vous, pourraient l’offrir à
ceux qui en manquent. Vous n’avez pas idée du nombre de personnes qui regrettent de ne pas avoir assez
de temps. Leur agenda déborde, elles veulent plus de temps pour tout faire, elles se plaignent de leur
emploi du temps tout le temps !
A : Votre idée est généreuse mais le temps ne s’embouteille pas, ce n’est pas un fluide…
B (découragé) : Alors maintenant, je suis à court d’idées. Je ne sais vraiment plus comment vous éviter
de vouloir tuer le temps.
A : Si cela peut vous consoler, je ne veux pas toujours tuer le temps. Il m’arrive parfois de souhaiter en
avoir davantage, comme ces personnes débordées que vous évoquez.
B : Vous êtes décidément quelqu’un de bien étrange.


                                      Cinq secondes de silence…


A : Vous voulez donc à tout prix m’empêcher de tuer le temps ?
B : Mais oui, c’est exactement cela !
A : Et bien, mon ami, vous allez être terriblement déçu.
B : Pourquoi ? Parce que je ne vous ai pas dissuadé de nourrir envers le temps des pensées assassines ?
A (sur un ton amusé) : Non, tout bonnement parce que vous m’avez précisément permis de tuer le
temps. Je l’ai tué grâce à vous et bien tué même !
B (scandalisé): Oh quelle horreur, j’ai été votre arme, votre instrument de mort sans le savoir et sans le
vouloir !
A : Je vous explique : les deux personnes qui avaient rendez–vous avant moi sont passées durant notre
discussion et mon attente touche à sa fin. Celle–ci promettait d’être longue, c’est pourquoi je voulais tuer
le temps. Or, en votre compagnie, je ne l’ai pas vu passer. Je l’ai tué très facilement mais, rassurez–vous,
il va revivre très vite car le temps ne meurt jamais bien longtemps.
Une voix extérieure : C’est au tour de Monsieur A.
A : Vous voyez, mon temps d’attente est terminé.
B (dépité) : Je vais donc me retrouver tout seul car il n’y a plus personne dans la salle avec qui je pourrais
dialoguer…
A : Ne vous en faites pas, vous saurez vous occuper sans l’aide de personne !
B : Ah bon, et comment ?
A (sur un ton moqueur) : Tout simplement en tuant le temps !

  • Aimé 1

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Seawulf

Voilà un brillant dialogue.

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Jeep

La notion du temps fait des progrès ces dernières années, comme celle de l’espace depuis quelques mètres cubes.

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