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LKazan

Les joies du thermalisme

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LKazan

Un clin d’œil à l’attention de @Jeep...

 

Comme chaque été, Allevard-les-Bains faisait le plein de souffreteux allègres, bronchiteux asthmatiques et sinusiteux incontinents, et d’autres moins alertes, à qui rhumatismes et autres maux articulaires imprimaient une démarche clopinante. Venus là des quatre coins de l’Hexagone dans l’objectif de franchir le cap du prochain hiver jusqu’à leur retour aux thermes l’été suivant.

 

Des quatre coins de l’Hexagone dis-je, outre un Belge ; parce que mon médecin de famille y connaissait un pote qui y exerçait son art, consacré pour l’essentiel à la détermination d’une feuille de route chronologique entre les diverses salles de traitement de la station thermale : une demi-heure ici, une demi-heure là-bas…

 

J’y soignais une lointaine complication d’une grippe mortifère, qualifiée d’"asiatique" dès lors que ces doctes messieurs de la Faculté venaient d’avoir la révélation de son origine extrême-orientale. Fruit obscur autant que redoutable de la copulation d’une souche humaine et d’une souche aviaire de ces capricieux mutants que l’on nomme communément virus. Lequel au demeurant n’était pas à prendre à la légère, dès lors que l’OMS avait confirmé non moins de deux millions de décès pour ce coup-là...

 

Une jolie petite ville fleurie, Allevard-les-Bains, avec son lac dans un creuset dominé par l’environnement de montagne ; l’hôtel jouxtait le Bréda, un torrent à truite dont le gazouillis berçait l’heure de sieste recommandée d’autorité par le pote du médecin de famille susmentionné.

 

Je ne m’épancherai pas sur le personnage de mon compagnon de table, lequel pourtant donnerait joliment matière à digression dès lors que, de l’apéro au fromage, il ne cessait de décliner un intarissable chapelet de ces plaisanteries, fruit non revendiqué du génie français. Les mêmes qui quelques années plus tard connaîtraient la renommée sous l’étiquette usurpée de "blagues belges". Franc jurassien de Saint-Claude, amateur de bon vin, de bonne chère et de chair pulpeuse, et nonobstant horloger patenté, ce plaisant compagnon de repas prêtait à l’époque aux Helvètes la paternité du même humour gaulois. Démontrant que, quoi qu’en pensent d’aucuns, tout bon Français connaît sa géographie.

 

De même, je n’aborderai que mine de ne pas y tenir la personnalité mystérieuse de cette dame à la longue chevelure rassemblée en chignon, esseulée à une table donnant vue sur le torrent et portant soies de qualité, gestuelle raffinée et lèvres en cul de poule. Le bruit courant qu’en dépit de sa discrétion elle gagnait grandement à être connue...

 

Ainsi passaient, toutes semblables, les journées baignées du soleil estival. Matinée aux thermes, comme il se doit sitôt ingurgités café-crème et croissants à la confiture. M’y accompagnaient les Noces de Camus, dont la lecture pouvait être renouvelée à l’envi, tant sa prose m’ouvrait un espace à la rêverie ; outre, entre autres incontestables mérites, celui de tenir aisément dans une poche.

 

Mon véritable objet d’attention était ailleurs : une jeune femme dont je ne me lassais d’admirer, côté pile, la gracieuse démarche et le galbe fin de ses mollets, mais aussi, côté face, la silhouette gracile et un visage qui ne manquait pas d’évoquer chez moi l’intense fragilité d’une autre Audrey Hepburn, mon idole à l’époque. Son regard franc trahissait quelque chose d’une nostalgique latence, que j’interprétais comme une souffrance due à l’absence.

 

C’étaient alors des temps cruels pour la France profonde : la guerre d’Algérie se prolongeait, ce qui justifiait les mouvements d’humeur de la patronne de l’hôtel à qui manquait son fils ; ce qui aussi expliquait le fait que, hormis la gens féminine, la petite ville semblait vidée de toute jeunesse de mon âge.

 

Bien des années plus tard, un de mes anciens copains de Saint-Florentin (Saint-Flo, pour les familiers), longtemps perdu de vue, m’avait expliqué ce qui lui était advenu cet été-là. Jeune lieutenant appelé, il s’était retrouvé acculé avec sa section dans la rocaille montagneuse à proximité de la frontière algéro-tunisienne après avoir perdu plusieurs compagnons. Il avait alors ordonné l’évacuation des blessé vers la Tunisie et était resté en poste avec une poignée d’hommes dans l’attente des renforts demandés… Cour martiale : deux ans de réclusion militaire pour défaut de résistance devant l’ennemi ; deux années au cours desquelles avaient été conclus les Accords d’Evian. C’est bien vrai, quelle connerie, la guerre...

 

Ils étaient les tout premiers à sortir de la grande salle, celle des projections de gouttelettes d’eau soufrée, et poursuivaient de la sorte, valisette en main, de pas déterminé dans les couloirs en séance abrégée de poste en poste : dix minutes par-ci, cinq minutes par-là. On aurait dit dom Balaguère expédiant les trois messes basses…

 

Nullement question ici de dinde bourrées de truffes, de faisans, de huppes, de gélinottes, de coqs de bruyère, d’anguilles, de carpes dorées et autres truites "grandes comme çà"... Aucun de ces présages gargantuesques ne motivait leur empressement vers les accueillants jardins du centre thermal.

 

Le premier était un peu au-dessus de la taille jockey, geste preste, œil vif, plutôt pète-sec, et se disait Breton et fier de l’être. Le second, de stature forte, quelque peu envahissante au niveau de la ceinture, les joues généreuses comme une grenade, était de Marseille, et pouvait de ce fait se passer de toute autre justification.

 

La joute quotidienne battait son train depuis belle lurette lorsque, devoirs thermaux accomplis, je rejoignais le groupe animé des observateurs et partisans.

 

Compère breton était pointeur de précision, qui mettait tout son temps dans sa préparation physique et psychologique, assainissant le court, chassant le moindre caillou comme la moindre brindille inopportune. Bref, un coupeur de cheveux en quatre nullement ému ce faisant d’entendre dans son dos le persiflage d’une cocotte-minute marseillaise laissant échapper la pression par bouche, oreilles et nasaux.

 

Compère marseillais quant à lui était tireur hors-pair : il fallait le voir, dans la superbe de ses grands jours, telle une bombarde, lancer son boulet loin dans les airs, pour le faire atterrir au cœur des événements, semant la déroute autour de lui et de ce fait précipitant la partie dans un jeu de rôle qui le faisait se rengorger d’orgueilleuse jubilation :

« Mais tire donc, Breton ! La Fraaa-nce te regarde ! »

 

En l’occurrence, la Belgique aussi pour vous le conter ici mais nul alors n’y prenait garde.

 

 

 

 

Modifié par LKazan
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Jeep

J’ai lu avec plaisir cette chronique enlevée d’un séjour en cure thermale au début des années 60 et vous remercie pour ce clin d’œil pétanquesque.

  • Aimé 1

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