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Histoire octo-banale


Natacha Felix

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Natacha Felix

C’était un jour où il pleuvait, peux-tu l’oublier mon amour ? La mer vers le ciel s’élevait. Les gouttes faisaient un bruit sourd en s’écrasant sur la terrasse, un battement de coeur liquide résonnant comme la menace d’une noyade. Et puis le vide.

 

Une tache bleue en sursis était arrivée par le nord. Tu as soupiré « Dieu merci, je hais la pluie » et c’est alors que j’ai su qu’il ne restait rien de la vie qu’on avait voulue, et que cela était très bien, car je ne la désirais plus.

J’ai enfilé mes bottes sales, assise comme d’ordinaire sur la vieille chaise bancale qu’ensemble nous devions refaire, l’été prochain, pour le jardin.
Un peu de poussière est restée collée dans les plis de mes mains, à cause de l’humidité.

 

Tu me demandais où j’allais et je ne te répondais pas – la poussière me dérangeait, je ne pensais plus qu’à cela – alors tu t’es mis en colère.
Tu t’agitais comme un pantin à la voix ténor d’un tonnerre.
Moi je contemplais le lointain, attendant que cela te passe, assise sur la vieille chaise, muette sous ma carapace.

J’espérais qu’enfin tu t’apaises.
Ta fureur semblait infinie.
Les particules sur mes mains, que le soleil avait brunies, me distrayaient de ton venin.

 

Puis soudain, comme pour l’orage, le bruit s’est tu et le silence est venu remplacer la rage. Mes mains ont perdu l’importance que je leur avais accordée. Je t’ai regardé fixement. D’un ton dur tu m’as demandé “Est-ce que tu as un amant ?”

Le calme est devenu pesant, la moiteur de l’air plus épaisse, et tu as poursuivi, creusant le sujet avec maladresse, faisant d’étranges suggestions, sans que j’aie l’opportunité de me défendre.
Tes questions asphyxiaient la vérité.

 

Tu étais encore, je crois, maître de toi en ce moment, mais je savais que ce sang-froid allait s’enfuir rapidement. Bientôt viendrait le remplacer une étrange chorégraphie de laquelle jamais assez l’amoureuse ne se méfie.

Car, oui, je t’aimais, mon amour.
Ma tête résonnait de toi et mon coeur piégé restait sourd à ton discours si discourtois.

Je n’avais rien à confesser.
“Dis-le, avoue que c’est le cas”, tu répétais, bouleversé, persuadé de ton prédicat.

 

Afin de préserver la flamme, c’est étonnant comme on s’accroche aux braises. On oublie les drames, fait la sourde oreille aux reproches, multiplie les suppositions, et se convainc que le sarcasme est un signe que la passion n’a pas cédé place au marasme.

Mais tout cela ne sert à rien.
Cette histoire, qui fut un jour celle d’un bonheur qui s’en vient, dont on crut tracer le parcours, se termine comme tant d’autres.
Des cris, des gestes, un silence, les miens, les tiens ou bien le nôtre, rognent pas à pas l’espérance.

 

Vivre un peu plus ? J’aurais aimé. Un peu plus haut. À la hauteur de ce dont on m’avait blâmée, mais dont, ironie du malheur, j’étais tout à fait innocente.
Mais je choisis des eaux tranquilles.
Et voilà qu’une déferlante avait rendu mon choix futile.

 

Peut-être aurais-je pu prédire qu’allait arriver cet instant où je provoquerais ton ire. Peut-être qu’en sentant le temps se ralentir dans ce couloir j’aurais dû savoir me sauver. Peut-être.
Mais pour le vouloir j’aurais dû cesser de rêver. Or, croire en une vie de rêves c’est ce que l’on m’avait appris, dans des livres que, bonne élève, je lus trop bien.
C’était écrit : tu te marieras à un homme qui te traitera en princesse et dans un château, ou tout comme, ta vie tu vivras dans la liesse.

Tout était donc déjà tracé très tôt dans le cours de ma vie. Tôt j’appris à la romancer. Tôt d’idéal j’eus trop envie.

 

Comme tout cela est banal... je suis en train de me lasser de ce récit sentimental et de mes regrets ressassés.

Je vais terminer cette lettre, que tu ne verras pas sans doute, et puis doucement disparaître, peu importe ce qu’il m’en coûte. Je ne suis déjà presque plus. De moi ne te reste qu’un rêve dans une nuit qui se conclut. Sans moi demain le jour se lève.

  • Aimé 2
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Intéressante lecture Natacha.

Histoire banale oui, d'une relation qui s'étiole , d'une déception de vie, d'un manque de communication que l'on ne veut plus par lassitude.

 

Octo ? comme la plupart des phrases qui auraient pu faire un poème ?

quoiqu'il en soit ce phrasé régulier donne un rythme qui structure parfaitement le déroulé de l'histoire.

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Natacha Felix

Re-bonjour @Diane.

 

Ce texte était un petit exercice en fluidité versifiée, il s'agit en fait d'un poème de 16 stophes de 8 vers octosyllabiques... un "huit clos" plein d'eau du coup 😁

Voici la version telle qu'elle fut écrite à l'origine, avant que je ne me débarrasse des strophes 🙂

 

C’était un jour où il pleuvait,
peux-tu l’oublier mon amour ?
La mer vers le ciel s’élevait.
Les gouttes faisaient un bruit sourd
en s’écrasant sur la terrasse,
un battement de cœur liquide
résonnant comme la menace
d’une noyade. Et puis le vide.

 

Une tache bleue en sursis
était arrivée par le nord.
Tu as soupiré « dieu merci,
je hais la pluie » et c’est alors
que j’ai su qu’il ne restait rien
de la vie qu’on avait voulue,
et que cela était très bien,
car je ne la désirais plus.

 

J’ai enfilé mes bottes sales,
assise comme d’ordinaire
sur la vieille chaise bancale
qu’ensemble nous devions refaire,
l’été prochain, pour le jardin.
Un peu de poussière est restée
collée dans les plis de mes mains,
à cause de l’humidité.

 

Tu me demandais où j’allais
et je ne te répondais pas
– la poussière me dérangeait,
je ne pensais plus qu’à cela –
alors tu t’es mis en colère.
Tu t’agitais comme un pantin
à la voix ténor d’un tonnerre.
Moi je contemplais le lointain,

 

attendant que cela te passe,
assise sur la vieille chaise,
muette sous ma carapace.
J’espérais qu’enfin tu t’apaises.
Ta fureur semblait infinie.
Les particules sur mes mains,
que le soleil avait brunies,
me distrayaient de ton venin.

 

Puis soudain, comme pour l’orage,
le bruit s’est tu et le silence
est venu remplacer la rage.
Mes mains ont perdu l’importance
que je leur avais accordée.
Je t’ai regardé fixement.
D’un ton dur tu m’as demandé
“Est-ce que tu as un amant ?”

 

Le calme est devenu pesant,
la moiteur de l’air plus épaisse,
et tu as poursuivi, creusant
le sujet avec maladresse,
faisant d’étranges suggestions,
sans que j’aie l’opportunité
de me défendre. Tes questions
asphyxiaient la vérité.

 

Tu étais encore, je crois,
maître de toi en ce moment,
mais je savais que ce sang-froid
allait s’enfuir rapidement.
Bientôt viendrait le remplacer
une étrange chorégraphie
de laquelle jamais assez
l’amoureuse ne se méfie.

 

Car, oui, je t’aimais, mon amour.
Ma tête résonnait de toi
et mon coeur piégé restait sourd
à ton discours si discourtois.
Je n’avais rien à confesser.
“Dis-le, avoue que c’est le cas”,
tu répétais, bouleversé,
persuadé de ton prédicat.

 

Afin de préserver la flamme,
c’est étonnant comme on s’accroche
aux braises. On oublie les drames,
fait la sourde oreille aux reproches,
multiplie les suppositions,
et se convainc que le sarcasme
est un signe que la passion
n’a pas cédé place au marasme.

 

Mais tout cela ne sert à rien.
Cette histoire, qui fut un jour
celle d’un bonheur qui s’en vient,
dont on crut tracer le parcours,
se termine comme tant d’autres.
Des cris, des gestes, un silence,
les miens, les tiens ou bien le nôtre,
rognent pas à pas l’espérance.

 

Vivre un peu plus ? J’aurais aimé.
Un peu plus haut. À la hauteur
de ce dont on m’avait blâmée,
mais dont, ironie du malheur,
j’étais tout à fait innocente.
Mais je choisis des eaux tranquilles.
Et voilà qu’une déferlante
avait rendu mon choix futile.

 

Peut-être aurais-je pu prédire
qu’allait arriver cet instant
où je provoquerais ton ire.
Peut-être qu’en sentant le temps
se ralentir dans ce couloir
j’aurais dû savoir me sauver.
Peut-être. Mais pour le vouloir
j’aurais dû cesser de rêver.

 

Or croire en une vie de rêves
c’est ce que l’on m’avait appris,
dans des livres que, bonne élève,
je lus trop bien. C’était écrit :
tu te marieras à un homme
qui te traitera en princesse
et dans un château, ou tout comme,
ta vie tu vivras dans la liesse.

 

Tout était donc déjà tracé
très tôt dans le cours de ma vie.
Tôt j’appris à la romancer.
Tôt d’idéal j’eus trop envie.
Comme tout cela est banal…
je suis en train de me lasser
de ce récit sentimental
et de mes regrets ressassés.

 

Je vais terminer cette lettre,
que tu ne verras pas sans doute,
et puis doucement disparaître,
peu importe ce qu’il m’en coûte.
Je ne suis déjà presque plus.
De moi ne te reste qu’un rêve
dans une nuit qui se conclut.
Sans moi demain le jour se lève.

  • Aimé 1
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il y a 1 minute, Natacha Felix a dit :

Re-bonjour @Diane.

 

Ce texte était un petit exercice en fluidité versifiée, il s'agit en fait d'un poème de 16 stophes de 8 vers octosyllabiques... un "huit clos" plein d'eau du coup 😁

 

Oui des octosyllabes, c'est bien ce qu'il m'avait semblé d'emblée percevoir à l'oreille 😉

 

c'était pas mal non plus !

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Picotto

Je suis du même avis que Joailles, mais je l'aurais moins bien formulé... merci pour le partage j'ai beaucoup aimé ! Je préfère d'ailleurs la version "fluidifiée", pour l'impression de lire une lettre qui ne devrait pas tomber entre nos mains... 

 

(je n'ai plus de cœur pour aujourd'hui... ❤️ hop!)

Edited by Picotto
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