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Victor Marie

La vieille maison

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Victor Marie

Au détour du chemin, comme plantée au sommet d’une dune,

Au milieu d’un bosquet, ivoire jaillissant d’un socle émeraude,

Elle apparaît soudain au promeneur ravi ;

 

C’est une très vieille bâtisse ; tout en bois, défraîchie, vermoulue,

Et cependant resplendissante ; mémoire du temps jadis,

Et gardienne des lieux.

 

Tout semble à l’abandon alentour ; jardin envahit d’herbes

Et de plantes sauvages, véranda effondrée, toit crevé, vitres brisées, …

Le temps a fait son œuvre ; il a signé son forfait avec outrance

Tout n’est plus que désolation, mémoire déchiquetée, absence…

 

Pourtant la vie a dû couler, paisible, en ces lieux.

On devine, sur la gauche, à quelques mètres d’une volée de quatre marches en pierre, une vieille balançoire dont il ne reste que trois montants métalliques, rongés par la rouille.

 

Comme il serait doux de remonter le temps, comme il serait tendre

De surprendre des rires d’enfants, ici, en ces lieux, presque au bout du monde, au milieu de nulle part ;

Comme il serait apaisant d’apprivoiser le temps, et de ranimer, même un instant, éphémère, un court instant de bonheur, la vie en ces lieux ;

J’aurais alors 7 ans ; courant après mon frère et ma sœur, riant, hurlant,

Sourd aux appels au calme lancés par ma mère par la fenêtre de ma chambre

A l’étage, juste au-dessus de la véranda ;

Que reste-t-il de tout cela ?

Quand la mémoire est infidèle et que l’on ose le grand voyage

Le largage des amarres de l’âge mûr, de la vie établie,

De la conscience tranquille,

Il y a des surprises,

Et il y a regrets ;

Surpris par des lambeaux de souvenirs, fugaces, fragiles,

Éclairs du temps jadis,

Étonnement devant l’apparente déchéance des lieux,

Devant les débris d’une jeunesse enfouie, perdue, chassée de la mémoire

Comme un obscène cauchemar ;

Regret de n’avoir pas suffisamment appris ; de n’avoir pu retenir l’essentiel

L’initiation à la vie,

Regret d’avoir bâclé le commencement, l’éveil ;

Une brise s’est levée doucement ; les tiges des herbes et des fleurs ploient sous les assauts du souffle de ma mémoire ;

Mes pieds crissent sur le verre répandu de quelque vitre brisée, et je frissonne soudain, privé de mon jardin, abandonné sur la rive d’un passé presque ignoré, douloureux…

Alors, brusquement je me retourne, et je cours.

Dévalant mon absente colline, presque résigné devant l’infirmité de ma mémoire ;

Le souffle court.

 

Je fuis ce lieu qui m’assène mon passé, qui ampute mon cœur et ma raison ;

Je cours sans me retourner, haletant, les yeux brillants, où les larmes à peine contenues, attendent pour jaillir que ma course éperdue cesse ;

J’atteins le sous-bois et m’effondre sur le sol boueux. Alors les larmes coulent, elles roulent au rythme de la bruyante plainte qui jailli de mes lèvres ; je me retourne, hissé sur les coudes, jambes écartées, secoué des spasmes de ma déchirure, et contemple l’antique demeure qui rougeoie au soleil couchant ; Elle est rubis ;

Ah je voudrais forger la grande chaîne du temps, et l’arrimer à ma mémoire,

Insignifiant maillon,

Je voudrais y accrocher aussi mes rêves exhaussés,

Mes filles,

Et puis,

Depuis plus de trente années,

Mon épouse,

Ma complice,

Avec laquelle je façonne la belle, l’unique, la merveilleuse histoire de ma vie.

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Isabelle64

C'est un texte fort. j'ai été captivée par sa lecture. J'y ai senti l'aigre doux des souvenirs, un passé heureux et douloureux. J'aime beaucoup les dernières lignes, le bonheur qu'elles expriment. Merci pour ce partage.

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Joailes

Un très beau texte que j'ai lu pour l'avoir écrit si souvent, avec d'autres mots bien sûr, l'émotion est partagée, merci. 

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Natacha Felix

Beau texte. En le lisant, je n'ai pas pu m'empêcher de penser à cette chanson, que j'adore, mais qui me fait pleurer à chaque fois que je l'écoute :

 

 

 

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