Jump to content
Natacha Felix

Le silencieux et l’invisible

Recommended Posts

Natacha Felix

Quand il était enfant sa mère lui avait appris qu'il fallait être poli et qu'un sourire ne coûtait rien.
Il l'avait écoutée.
Parce qu'il l'aimait et qu'elle était sa mère.
Et parce qu'elle avait raison, un sourire ne coûte rien.

Lorsqu’il rencontrait des gens dans les magasins, dans la rue, ou dans sa cage d’escalier, il essayait de se souvenir de ses mots et de sourire.

 

Il le fit d’abord par discipline, ensuite par habitude.
Puis peu à peu il découvrit les conséquences de son sourire.
Le voisin triste du deuxième semblait moins morose.
Il arrivait même parfois qu'il n'eût plus l'air triste du tout.
Le petit garçon du rez-de-chaussée s'agitait en spasmes de délice.
Derrière le fauteuil roulant sa mère regardait avec bonheur celui qui avait provoqué cette allégresse.

 

À l'âge de dix ans, fort de cette découverte, il décida de sourire avec intention.
Il se mit à sourire tout le temps, à tout le monde.
Dès que son regard en croisait un autre, une onde le traversait.
Elle prenait naissance dans son estomac, montait le long de sa poitrine, grimpait sa gorge, puis relevait le coin de ses lèvres avant d'envahir son regard.
Il souriait jusque dans les yeux.
Il se sentait super héros.
Il avait un pouvoir, celui de donner de la joie par son sourire.
Et la joie qu'il donnait lui donnait de la joie.

 

***

 

Il avait douze ans quand il réalisa un matin qu'il n'avait pas vu le voisin du deuxième depuis quelques jours.
Il demanda à sa mère si elle l'avait aperçu.
Elle le fit asseoir à la table de la cuisine pour une discussion.
Il apprit devant une tartine beurre cacao que l'homme s'était donné la mort.
Son sourire n'avait pas suffi, la tristesse l'avait emporté.
Il fut bouleversé.
Bouleversé par la mort de l'homme, bien sûr, mais aussi par sa propre défaite.
Il n'était plus un super héros.
Il ne l'avait jamais été.

 

Il se demanda s'il aurait dû faire plus, s'il aurait pu faire plus.
Il passa des heures à considérer la chose avant d'aboutir à sa conclusion.
Sourire ne suffisait pas.
Il fallait aussi écouter.

 

Il se mit alors à écouter tout le monde, avec attention.
Rien ne lui échappait.
Il fut si bon dans son écoute qu'il devint bientôt le récipient de toutes les confidences.
Celles de ses copains et celles de ses amis.
Celles des copains de ses amis.
Celles des amis de ses copains.

 

***

 

Avant son quatorzième anniversaire il avait accumulé des milliers de secrets.
Il était en possession d'une collection imposante de douleurs, souffrances, frustrations, ressentiments, trahisons, incompréhensions.
Il avait aussi appris que les gens n'écoutent pas.
Et qu'ils partagent rarement leur bonheur.
Le goût de cette injustice commença à se mélanger dans sa bouche aux goûts déplaisants de tous les secrets dont il était le gardien.
Il fut de plus en plus souvent pris d'un intense besoin de tout recracher.
La colère s'installa.
Il arrêta de sourire.
Il arrêta d'écouter.

 

Peu à peu il perdit ses copains et ses amis.
Ou peut-être est-il plus juste de dire que ses copains et ses amis le perdirent.
Peu importe en fin de compte, il les avait perdus et il était perdu.
Il avait appris que ce qui semble vrai n'est bien souvent qu'une illusion.
Que ce fil qui le liait aux autres n'existait que dans son imagination.
Que les mots mentent.

 

Il était à présent seul, seul avec tous les secrets.
Il n’alla plus en cours et sa chambre devint une chambre d'écho dont il ne sortit plus.
De temps en temps la pensée l’effleurait qu’un jour peut-être il rencontrerait quelqu'un qui lui sourirait et qui l'écouterait.
Bientôt.
Il fallait que ce soit bientôt.
Mais bientôt ne vint pas.

 

***


À l'âge de quinze ans il décida de se débarrasser des secrets une fois pour toutes.
De se débarrasser du mauvais goût qui envahissait maintenant complètement sa bouche.
De s'alléger.
Il trouva dans la table de nuit de sa mère un petit flacon de délivrance.
Il avala les cachets d'apesanteur un à un, il s'allongea et il attendit.

 

Il se dit qu'il n'avait que quinze ans mais qu'il savait déjà.
Il savait que l'espoir est une sale chose.
Il savait que rien n'est vrai que ce qui dure.
Il savait que rien ne dure.

 

***

 

Il se reposait dans la chambre d'hôpital quand elle tapa à la porte.
Elle entra doucement, s'approcha du lit et s'assit en silence sur une chaise.
Les mains croisées, les yeux baissés, elle attendit qu'il lui adresse la parole.
Il l’observa attentivement.
En la détaillant sans mot dire il se rendit compte qu’en dépit des heures passées en classe avec elle il la voyait aujourd'hui pour la première fois.
Il n'avait jamais croisé son regard.
Elle n'avait jamais partagé avec lui ses secrets.
Il réalisa que personne ne la regardait jamais.

 

Après quelques minutes de silence il la remercia d'être venue le voir.
Elle lui répondit qu'elle regrettait de ne pas être venue plus tôt, chez lui, avant tout ça.
Il essaya de la rassurer en lui disant qu'elle n'aurait pas pu savoir, qu'elle ne le connaissait pas.
Elle lui répondit qu'elle savait.
Qu'elle le connaissait.
Qu'elle avait vu.
Qu'elle voyait tout.

 

Puis elle lui sourit, d'un sourire qui sembla jaillir de son estomac comme une onde et illumina ses yeux.
Et il se mit à tout lui raconter.

 

***

 

Quand il se retrouva à nouveau seul dans la chambre après son départ il ne put cesser de repenser à sa visite.
Son image lui semblait comme gravée sur ses rétines.
Ses mains croisées.
Son regard baissé.
Puis son sourire.
Son sourire.
Son sourire.

 

Il se dit qu'il avait quinze ans mais qu'il ne savait rien.
Que l'espoir n'était pas vain.
Qu'un moment pouvait être vérité.
Que peu importait sa durée.

 

Il avait quinze ans et il la voyait.
Elle avait quinze ans et elle l'entendait.
Ils pouvaient avoir quinze ans ensemble.
Il n'était plus seul.

  • Aimé 3

Share this post


Link to post
Share on other sites
Frédéric Cogno

Il y a des choses qui nous lient profondément. A l'heure du chacun pour soi la science a décrété qu'il était question d'humanitude.

Share this post


Link to post
Share on other sites
Natacha Felix

@Frédéric Cogno, je suis allée voir ce qu'est cette "humanitude". Mon impression : si la science a besoin de mettre un nom sur des trucs aussi basiques que ça, et que les gens font des formations pour apprendre à se regarder, se parler et se toucher, on n'est pas sortis de l'auberge ! 😲😥

Edited by Natacha Felix

Share this post


Link to post
Share on other sites
Joailes

Une belle histoire avec son lot de sourires, de tristesses et de joies ... et l'espoir !

Share this post


Link to post
Share on other sites
Eobb

Des enfants naissent avec le sourire, avec une dent ou bien des cheveux mais ce que je préfère c'est le sourire et cette histoire me la donne, un sourire qui a connu des soupirs et même le pire mais qui revient toujours. Merci

Share this post


Link to post
Share on other sites
Natacha Felix

@Joailes et @Eobb, merci de votre lecture – il est un peu long celui-ci – et de vos commentaires 🙂

Share this post


Link to post
Share on other sites
Seawulf

Tranche de vie et interrogations sur le sens à donner à celle-ci, aux autres, à soi. Méandres complexes et difficiles parfois à cerner d'emblée. Le temps nous apprend. Puis on apprend de nous. Et doucement, très lentement on évalue et on se cale avec les autres et de plus en plus avec soi. 

Share this post


Link to post
Share on other sites
Natacha Felix

@Seawulf, l'adolescence, l'apprentissage, oui, pas toujours simple 🙂 Merci pour ce commentaire plein de sens et sensibilité.

Share this post


Link to post
Share on other sites

Association régie par la loi du 1er juillet 1901, Accents poétiques vise à promouvoir les auteurs littéraires méconnus ou peu connus à travers la publication de recueils à compte d’éditeur. En offrant un forum de poésie à toutes les personnes désireuses de partager leurs muses, nous souhaitons également permettre à toutes les plumes de s'ébattre librement en ligne dans un cadre ouvert mais néanmoins garant d'une certaine qualité littéraire à travers les sélections de notre comité de rédaction.

×
×
  • Create New...