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Natacha Felix

Une vie, des vies

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Natacha Felix
Posted (edited)

La pluie me berce. Je suis seule et mon esprit vagabonde dans la contrée des souvenirs.

 

Je me souviens de ma naissance.
Elle commence dans la douleur lorsque je suis arrachée et attachée avant d’être noyée, broyée, griffée. Puis une bonne âme me prend en charge. Elle me tord et m’enveloppe autour de sa taille et la chaleur de ce contact me fait du bien. Enfin, on m’autorise un moment de répit au cours duquel je peux m’étendre et je me sens apaisée. Ce repos terminé, je m’en vais retrouver mes semblables et j’entame avec elles un ballet aux allures de ronde à l’issue duquel je prends forme. La plénitude s’installe en moi.

 

Je me souviens de mon départ.
À l’arrière d’un camion je quitte Kinnear Street à Footscray. Cette sortie n’a rien de mémorable, juste un court trajet dans le noir. Pourtant elle est gravée dans ma mémoire, comme l’est, je suppose, toute première fois. Ballotée sans ménagement, ne sachant pas où l’on me mène, ma seule consolation est la compagnie de mes semblables. Puis les soubresauts cessent, le moteur se tait, et les portes s’ouvrent. Nous sommes arrivés à bon port. Le grand air. Enfin.
On me déroule et m’enroule et la longueur de mon lieu de naissance s’estompe de ma mémoire. Ici règne la hauteur. La vue sur la baie de Port Phillip est imprenable et je suis au sommet du monde. L’air salé y a un goût de délivrance. Tendue, j’attends.
L’air frais du matin fait place à une chaleur étouffante. Les heures passent et avec les degrés s’accroît l’agitation sur le pont. Puis en fin de journée un vent glacial arrive subitement de l’Antarctique. Il n’a en chemin rencontré aucun obstacle et à son contact la température ambiante tombe en quelques minutes de façon dramatique. J’entends en contrebas le skipper pester contre Melbourne et ses quatre saisons dans une journée.
L’orage est là. Nous partirons demain.

 

Je me souviens du port de Sète.
Nous sommes amarrés et j’attends avec impatience le prochain départ. Si la liste de mes escales passées est longue, celle des contrées inexplorées l’est davantage. Quelle que soit la destination, je suis partante.
Mais voilà que je me sens faiblir. Un claquement, et la tension de mon corps se relâche. Je tombe. Je tombe et rien ne m’arrête. Je m’étale avec vacarme sur le teck et m’emmêle. On m’empoigne et me jette sur la terre ferme. Je ne comprends pas.
Des bribes de conversations me parviennent. Synthétique. Usure. Intempéries. Je réalise avec amertume que ce quai où nous sommes arrivés la veille est ma destination finale.
Remplacée, abandonnée, je suis lovée à défaut d’être aimée.

 

Je me souviens du marbre.
Je me suis prise à l’aimer cet homme qui insuffle la vie à l’inanimé à l’aide d’outils venus du passé. Devenue indésirable par cause de progrès je gisais sur un ponton lorsqu’il a vu en moi des possibilités. Il m’a recueillie et m’abrite depuis dans ce hangar. Hissant non plus des voiles mais des blocs de blanc, je voyage maintenant d’une autre façon. Le monde vient à moi, se révélant en grands coups de burin et vigoureux frottements. Mais cette navigation inversée semble ralentir dernièrement et je ne sors guère de mon étagère.
Il fait particulièrement humide ce soir et la moiteur fait grincer plus que d’usage la porte de l’atelier lorsqu’il entre. Il me saisit dans la pénombre, me jette sur son épaule puis m’enroule sur la poulie, m’attachant à l’anneau habituel.
Je me réjouis. L’inspiration est de retour.
Puis il allume le projecteur et je ne le reconnais pas. Son visage semble vide. Il a le teint de la matière première si chère à son coeur. Il s’affaire tel un automate à compléter un noeud coulant puis monte sur une chaise. Je lui caresse le cou et le mouvement brusque de ses jambes fait place au silence.
Je regarde son visage se transformer lentement et je veux retourner à Footscray, pour qu’à nouveau l’on me broie et me noie et me dissolve.

 

Je me souviens du trottoir.
Une fois décrochée je suis rejetée. Trop de souvenirs semblent être accrochés à mes fibres, la compagne du sculpteur ne peut souffrir ma vue. Bientôt elle ne peut même plus tolérer ma présence dans ce refuge devenu tombeau où elle ne vient jamais. On est jeudi, le jour des encombrants, et je rejoins dans la rue la pile des témoins de souffrances passées, le tas des objets ayant perdu leur utilité.
Je suis soulagée. Soulagée d’être sortie de l’atmosphère oppressante de ce bâtiment où la roche ne prendra plus vie. Soulagée d’être à l’air libre.
La pluie fine qui tombe me rappelle le grand large mais les légères gouttes, incessantes, finissent au cours des heures par me saturer. Je me sens lourde.
C’est peut-être ma dernière nuit. Je réalise que j’ai vu bien plus de choses qu’il n’en est donné de voir à la plupart de mes congénères. J’ai vécu. J’accepte sans émotion la fin que je sens proche. La possibilité de partir en flamme et finir cendres me semble presque poétique : j’aurais alors effectué le tour complet des éléments au cours de mon existence.

 

La pluie me berce. Je suis seule et mon esprit vagabonde dans la contrée des souvenirs.

 

Un bruit de moteur se fait entendre dans la distance. Il se précise puis s’immobilise devant moi. J’entends une voix d’enfant s’exclamer avec excitation “Papa, regarde ! C’est parfait !” Une petite fille sort en courant d’une voiture sans prendre le temps de refermer la portière. Des pas plus lourds suivent le clapotis que font ses sandales en plastique sur le béton trempé. Un homme s’approche de moi et m’examine. “Incroyable ! Tu as raison, c’est parfait. Allez zou ! Dans le coffre”. Et pour la deuxième fois je suis à l’arrière d’un véhicule sans savoir où l’on me conduit.
Au petit matin ils m’étendent sur le thym sauvage, à l’écart de leur habitation. Je passe la journée au soleil, détendue, attendant mon sort. En fin d’après-midi l’homme s’empare de moi. Il m’enroule autour de son torse et épaule puis nous grimpons l’échelle qu’il vient de placer contre le tronc du néflier qui domine le jardin.
Lentement, avec précaution, il m’aide à épouser la forme d’une solide branche basse, laissant mes embouts retomber vers le sol. Il redescend, se dirige vers une cabane et en ressort avec une planche de bois épaisse munie à chaque extrémité de deux trous . Je me sens compressée lorsqu’il me faufile dans ces derniers mais étrangement cette sensation me rassure.
La petite fille s’approche de l’arbre et je sens ses doigts minuscules m’agripper lorsqu’elle s’assoit. “Pousse papa ! Plus haut ! Plus haut !”.

 

Elle rit, j'oublie tout, je revis.

Edited by Natacha Felix
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Frédéric Cogno

J'ai adoré. Deux lectures dont une plus attentive parce qu'au départ la compréhension du texte n'était pas dans mes cordes.

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Joailes

 Sans doute me faudra-t-il relire cette histoire pour en saisir toutes les subtilités, le voyage est long et transite par un parc australien, puis le port de Sète ... 🤔🤔 hum ... pour finir en balançoire et s'envoler dans le rire d'une petite fille ... Belle écriture, en tous cas, même si j'ai pas tout pigé ... 🙂 

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Natacha Felix

Merci @Frédéric Cogno, je suis ravie que vous ayez aimé, il n'est pas d'un à bord facile celui-ci 😁

 

@Joailes tu m'as fait rire ! 😄 Merci pour ton passage ! Fréderic donne dans son commentaire la clef de lecture de ce texte, qui est un peu (beaucoup) hermétique, je l'admets... 🙂

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Joailes

@Natacha Felix hermétique, dis-tu ? 🙂 Carrément Tupperware, ne sois pas modeste ! En attendant, tu ne m'as guère éclairée ... j'ai juste cru voir une guitare passer mais ton cheminement ne m'apparaît toujours pas. 😓

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Natacha Felix

@Joailes, allez va, je te sors de ta misère... la narratrice est une corde 😁 

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Joailes

Ah, je suis nulle ... je vais me pendre 😉 

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Eathanor

Je n'ai compris qu'il s'agissait d'une corde qu'à la troisième lecture.

Est-ce grave docteur ? 🙄

 

Natacha, ce texte est adroitement rédigé, laissant le lecteur dans l'expectative jusqu'au bout.

Voilà qui est bien joué 🙂 

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Natacha Felix

Rien n'est jamais bien grave @Eathanor 🙂 Merci pour votre passage et vos trois lectures ! 😁

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