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Joailes

Rituel d'automne

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Joailes

 

Je voudrais une maison petite et élastique pour qu'elle soit grande parfois, avec du parquet où se dandinent des meubles anciens, où le pas fait du bruit, dans un parfum de cire ; une grosse horloge avec un jaquemart qui frappe ses cloches sans relâche jusqu'à ce que le temps s'arrête ;

des étages à n'en plus finir pour monter dans la plus haute tour où caresser de mes yeux les longs champs de lavande, feuilleter les arbres en toutes saisons,

une cuisine avec des tomettes rouges et un vieux poêle à bois pour mijoter dès le matin une daube à s'en manger les doigts le soir,

un piano sous l'escalier, et d'autres instruments de musique disséminés un peu partout ;

des tapis profonds qui étouffent le bruit des pas dans les couloirs,

un grand bureau avec des feuilles à carreaux, des marges rouges, des encriers pleins et des plumes légères et de petites lampes qui captent les reflets des automnes solitaires, une cheminée immense pour affronter les hivers ; un chat pour mettre une âme dans la maison, et son ronronnement près de l'âtre ; un chien pour me dire avec ses yeux que la fidélité n'est pas qu'un mot, un grand jardin avec un petit pont qui enjambe un ruisseau, des pierres, des arbres, des fleurs et quelques oiseaux, de la lumière et du soleil comme s'il en pleuvait et puis des confitures où collent mes doigts sans être grondée, des goûters qui sentent le pain perdu et le caramel des rires fous aux sons des flûtes et puis la pluie comme des rires, comme des lumières, comme des soleils. 

Je voudrais être toujours la même tout en ayant mieux compris les choses et oublié celles qui m'ont fait mal, je voudrais des troupeaux débonnaires pour les voir paître, heureux le long des heures claires quand l'été s'étire de tout son long en bâillant aux fenêtres, un rideau transparent pour voir le berger et son étoile qui marche dans la nuit bleue, un lit profond où étaler mes rêves en édredon dont les plumes d'oies apaisent mes larmes, des coussins où faire résonner mes rires, un edelweiss pour le souvenir d'une cueillette interdite mais si tentante qu'on ne peut que succomber, de l'exotisme avec des palmiers et vue sur la mer de spleen ou de caresses qui hurle parfois quand le vent s'invite et fait craquer l'acajou …

et l'orgue de Barbarie pour faire valser les souvenirs d'enfance sur les joues gonflées de pommes d'amour et de barbes à papa.

Je voudrais une maison minuscule qui soit un château au fond de mon cœur, bâtie il y a longtemps entre rives de rires et de pleurs avec mon frère qui joue avec les queues de lézards, ma mère penchée sur ses devoirs et l'ombre géante de mon père jouant au-dessus des berceaux, les aïeuls assis au bout de la table de leur sagesse et moi si petite sur l'aile d'une coccinelle, juste quelques temps, pardonnez-moi d'être venue je ne voulais pas déranger ... 

 

Tous les souvenirs arrivent sur un claquement de doigts, il suffit de les appeler quand on en a besoin, des fois on aime bien remuer le couteau dans les plaies, ça fait saigner le chemin, l'or est en route

L'automne resplendit toujours où que l'on soit ; dans les vitraux, au fond de la petite église, elle tape son front sur les coins sombres et allume des bougies.

 

Je voudrais payer ma solitude avec les écus de la paix, oublier cette maison comme elle m'a oubliée mais je ne le peux pas, dans mon petit deux-pièces au fond du parc, je peux, si j'en ai envie, monter dans la plus haute tour de ma maison petite et élastique pour respirer.

Je vois le liquidambar : il m'envoie ses feuilles d'ambre et de cannelle pour border mes rêves.

Je me love dans l'édredon et, par le vasistas, se détachent les ombres du berger et de son étoile qui marchent dans la nuit bleue,  violette.

J'ai presque envie de sucer mon pouce pour me rassurer on a coupé mes couettes. 

Un roi sans âge avec un grand manteau orné d'étoiles arrive,  je ne connais pas son nom, mais je vois son bâton de pèlerin, il me prend par la main et m'emmène au beau milieu du spleen.

Chaque automne, c'est le même rituel il me ramène chez Elle. 

(J.E. Petites histoires ordinaires - Septembre 2019)

 

 

Edited by Joailes
  • Aimé 4

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Frédéric Cogno

L'impression d'être conviée chez la cuisinière provençale...C'est superbe.

  • Merci 1

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Eathanor

C'est en te relisant après ce petit break chinois que je réalise de nouveau combien j'aime tes mots Jo.

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Natacha Felix

Oh Joailes. C'est magnifique.

Il m'a fait pleurer celui-ci, mais c'est pas grave, car

On 9/29/2019 at 9:30 PM, Joailes said:

des fois on aime bien remuer le couteau dans les plaies, ça fait saigner le chemin, l'or est en route

Plus de cœurs dans mon panier, mais je reviendrai sans faute. Si je pouvais je les mettrais tous ici mes cœurs d'aujourd'hui...

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Joailes

Merci @Eathanor c'est gentil ! 

 

@Natacha Felix merci beaucoup pour ces quelques larmes versées sur ce texte, l'émotion est présente ça me touche beaucoup. 

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Diane

Nostalgie ...nostalgie..difficile d y échapper.

Mais fait elle du bien ou du mal Joailes ?

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Joailes

@Diane je ne sais pas trop ... je serais tentée de dire les deux ; curieusement, sans doute, elle m'apporte un certain réconfort et si la saison automnale lui est propice, plus que toute autre, je crois que la nostalgie fait partie intégrante de mon être ! 😉 

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Diane
Il y a 20 heures, Joailes a dit :

@Diane je ne sais pas trop ... je serais tentée de dire les deux ; curieusement, sans doute, elle m'apporte un certain réconfort et si la saison automnale lui est propice, plus que toute autre, je crois que la nostalgie fait partie intégrante de mon être ! 😉 

Je crois que le sentiment de nostalgie - du grec ancien nóstos (« retour ») et álgos (« douleur »)  soit, « mal du pays »

dit bien que cela veut dire: on a la douleur du pays, mais plus précisément de la maison de l'enfance ( Saint Ex ne disait il pas" je suis du pays de mon enfance " que je cite souvent ...

Pour peu que l'on ait eu une enfance à peu près heureuse, on aime à retourner par la pensée dans  cette maison qui l'a entourée, remplie, où l'on n'avait pas les soucis et les responsabilités de la vie d'adulte.

Des bons et des moins bons moments, mais des moments insouciants.

 

Et tout le monde n'a pas eu cette chance.

 

 

  • Merci 1

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