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Natacha Felix

é.o.l.i.e.n.n.e.s.

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Natacha Felix

Sa soeur est partie. On ne peut pas dire sans un mot, puisqu’elle lui en a laissé un dans la boîte aux lettres, mais elle est partie comme ça.
Assis dans sa cuisine devant un café serré dans un verre Duralex, il regarde le morceau de papier sur le formica, le lit encore et encore.
                              Je suis passée pour te dire quelque chose, mais tu n’étais pas là alors je te l’écris.
                              J’ai décidé d’élire domicile à l’ÉOLIENNES.
                              Tu risques donc de me voir moins souvent, mais je veux que tu saches que je suis là, toujours, si tu as besoin de moi.
                              Je t’aime.
                              Ta soeur unique et préférée

 

Elle est partie ?
Mais qu’est-ce qu’il lui a pris ?
Cela fait un moment qu’il a remarqué son comportement étrange, elle semble de plus en plus illogique, imprévisible, absente, mais de là à tout laisser, sur un coup de tête…
Le café est froid dans le verre à moitié vide. Elle est partie.
Il se dirige vers le micro-ondes. Debout il regarde le disque qui tourne, et tourne, et tourne, puis sa visionneuse à souvenirs interne s’arrête sur le jour de l’enterrement. Il la voit elle, droite, sereine, à la sortie du cimetière. Elle sourit. Il réalise qu’elle n’a pas cessé de rire et sourire depuis les funérailles.
Il aurait dû s’inquiéter avant.

 

Si seulement il avait essayé de discuter avec elle à la mort de leur père, au lieu de mettre son attitude sur le compte d’un deuil jouant aux dés avec réactions et émotions. Il a le sentiment que son changement de comportement a commencé là. Que c’est depuis ce moment que les incidents s’accumulent.
Le vendredi de la semaine précédente lui vient à l’esprit. Ils étaient ensemble chez des amis communs et le dîner suivait le cours que suivent les dîners chez des amis dont on s’est éloigné mais que l’on revoit par devoir. Puis d’un coup elle avait laissé en plan une conversation passionnante sur les rénovations que ces derniers venaient de terminer pour aller fumer dans le jardin. Elle s’était levée au milieu du repas et d’une phrase, sans rien dire, et elle était sortie, malgré la pluie battante. Les particularités de la rénovation avaient continué à se répandre sur la nappe sans elle.
Une fois le taux de nicotine rétabli dans son sang, elle était revenue en trombe, interrompant les échanges qui se poursuivaient à table par un retentissant « Il y a un tableau de Hopper dans le jardin !!! » Dans la salle à manger la discussion s’était pendue aux ailes du toit papillon de la nouvelle extension, et elle avait annoncé, tremblante et les yeux brillants « La lumière artificielle dans la nuit ! Sur la haie ! La ligne droite ! Les deux verts !!! » Le silence stupéfait qui avait accueilli ses exclamations avait duré quelques secondes avant d’être brisé à nouveau. Par son rire. Devant les mines effarées de ses compagnons. Puis elle avait repris sa place à table, mouillée, sans rien ajouter, et s’était contentée d’acquiescer à tout propos pour le reste de la soirée, heureuse.

 

Le café qu’il a laissé réchauffer trop longtemps vient de lui brûler la langue. Il la promène sur ses lèvres pour essayer de calmer la douleur et celles-ci réagissent en s’étirant en un sourire. Il est en train de repenser à la réponse qu’elle lui a donnée en riant lorsqu’il lui a fait part de ses inquiétudes à son sujet à l’issue de cette soirée : « Se faire des soucis c’est comme payer des intérêts à la banque sur un crédit qu’on n’a pas encore signé ».
Elle n’a pas tort. Et c’est certainement ce qu’elle lui dirait à nouveau si elle le voyait maintenant, assis là, sujet au questionnement. Car les questions ne manquent pas.
Si seulement elle acceptait d’avoir un portable, il pourrait les lui poser ces questions, et transformer la spirale de ses pensées en une ligne droite téléphonique.
Cet ÉOLIENNES le taraude, lui creuse la cervelle. C’est un nom qu’elle a dû mentionner, il lui semble étrangement familier.

 

Son verre est vide et sa langue douloureuse. Il se lève pour aller chercher de l’eau fraîche dans le frigidaire.
Un poème est là, devant ses yeux, sur la porte, et l’arrête dans son élan. Il est écrit sur une carte postale trouvée dans sa boîte aux lettres. Décidément, sa soeur a cette habitude de déposer ses pensées dans des boîtes fermées à clef. Il le décroche de son aimant et le parcourt des yeux. Il n’y a jamais prêté beaucoup d’attention, mais en le relisant il sent une tendresse adresser ses pas vers lui. Puis il remarque la case « expéditeur », qu’elle a remplie par jeu, et éclate de rire. La carte postale a été envoyée de l’État des Optimistes Légers à l’Imaginaire Engoué Naturellement de Non-dits et Esquilles de Sens.

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Joailes

J'adore les histoires qui laissent libre cours à l'imagination. ❤️ 

  • Aimé 1

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Natacha Felix

Merci @Joailes pour ton passage. Rien de tel qu'un peu d'imagination pour donner un sens à la vie parfois ! 🙂

  • Aimé 1

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Nomal' sland

 Névrose ou douce dinguerie, tout est question de point de vue.

  • Aimé 1

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Natacha Felix

Merci @Nomal' sland pour votre passage. Oui, tout est (presque) toujours une question de point de vue 🙂

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