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Marc Hiver

Blanche-Roche (1)

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Marc Hiver

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Citation

Je vous propose le premier chapitre d'un conte fantastique en cours d'écriture. Qu'en pensez-vous ? Merci d'avance !

Été 2018

 

Lorsque j'ai commencé à poster cette chronique sur mon blog à l'été 2018, une canicule tenait la France en éveil, jour et nuit. Avec la pollution, l'air était rempli de particules fines et donc irrespirable pour mes poumons asthmatiques. En attendant les vacances avant de rejoindre des cieux plus cléments dans la Manche, au nord-est de la presqu'île du Cotentin, je me suis replongé pendant mes heures de transport dans une vieille légende que j'avais retrouvée au fil d'un de ces livres à compte d'auteur qui pullulent en région. En l'occurrence, il s'agissait d'un conte attaché à un ancien fort de douanier attenant à un chemin des douaniers pour leurs rondes de surveillance du littoral. À deux encablures du fort, désormais en ruines et troué comme un gruyère par les blockhaus de la Deuxième Guerre mondiale, se dressait en pleine mer un énorme rocher jamais recouvert lors des hautes eaux. Ce gros caillou en granite tenait son appellation Blanche-Roche des fientes de mouettes et autres oiseaux marins qui l'avaient couronné.


Au gré de ces quelques feuillets, il se racontait qu'à Fermanville, dans cette commune côtière du Val-de-Saire à dix-huit kilomètres de Cherbourg, quand un de ses habitants entrait en agonie dans son foyer et pas à l'hôpital, la roche se mettait à clignoter par disparition et réapparition. Puis, au moment où le partancier rendait son dernier soupir, elle respectait une minute de disparition complète . Bien entendu, personne n'avait pu confirmer de visu ce phénomène. Et pourtant il me fut donné de l'observer et de confirmer paradoxalement ce conte à dormir debout. Il me permit de revisiter, et même d'une manière critique, les théories philosophiques qui nourrissaient ma vision du monde. Mais n'étais-je pas tout bêtement victime des effets pervers de la chaleur qui sévit cet été-là ?

Blog, le mercredi 4 juillet 2018

Pour une raison que je conserverai par-devers moi, ne souhaitant pas devenir la risée de mes amis sur les réseaux sociaux, me voilà comme assigné à résidence dans l'appartement que j'habite en proche banlieue parisienne. Comprenez que passée la Porte de Châtillon, les fantômes de mon enfance viendront à ma rencontre. Et pourtant c'est peu dire que je veux revoir ma Normandie, et ma Normandie à moi, c'est le Cotentin, une presqu'île comme une île, chante la publicité. J'ai chaud et soif. Le réchauffement climatique nous empêche de respirer. De l'air ! Et à la pointe du Cotentin, entre Cherbourg et Saint-Vaast-La-Hougue, règne une fraîche, mais pas celle des cités. L'été y semble un printemps qu'on n'a plus ailleurs. 15° à tout casser la nuit et 20° la journée. La mer à 17°, été comme hiver, qui vous rétrécit les humbles génitoires ! Le paradis sur terre. J'enrage donc de mijoter dans mon appartement surchauffé.

Je rêve de m'enfermer dans ma voiture, clim au max, de quitter le périphérique à la Porte Saint-Cloud pour filer vers Mantes-La-Jolie sur l'A13, ma US Route 66, où commence la grande évasion. Après 50 kilomètres interminables et avoir doublé la centrale de Porcheville sur la droite en bord de Seine, nous ferons étape — sortie Mantes Sud — au McDo. Mon big Mac aura le goût d'une madeleine de Proust. J'ai troqué ma Harley pour une Dacia. L'autoradio sur France Culture diffuse l'intégrale de Francky Vincent, cet immense chanteur guadeloupéen. Une anticipation des vacances. Mais alors que Boba et moi braillons La chatte à la voisine et Alice ça glisse, un flic nous arrête et me demande mes papiers. Dans la magie de l'instant, je sors mon flingue de la boîte à gant et je le bute comme un malpropre. En riant, nous repartons en trombe. Ça commence bien : l'été sera d'enfer. Francky entame sur un rythme antillais : Tu veux mon zizi ? que nous reprenons en chœur ! Bientôt nous aurons tous les poulets de l'hexagone aux trousses. On se sent revivre.

Je me réveille brutalement dans la moiteur de ce mois de juillet pourri par la chaleur.

Blog, le jeudi 5 juillet 2018

Tenir 15 jours dans le chaudron de ma banlieue avant de respirer fort le Cotentin. La météo annonce des nuits plus fraîches en Île-de-France pour la fin de semaine. 18° ce matin, mais encore 27° cet après-midi. Je suis scotché à ma clim afin de perdre quelques degrés chez moi tout en recrachant par un tuyau encastré dans la fenêtre l'équivalent de pollution pour la planète. Sinon, en dehors du salon, l'appartement reste une fournaise. Il faudra dormir sur le canapé. Boba Fett, le chat, ressemble à une serpillière complètement fripée et cette maudite chaleur lui donne de la constipation, des crottes dures comme du béton. Je lui ferai avaler 3 millilitres d'huile de paraffine pour le décoincer. Quand on pense qu'au port de Barfleur, j'enfilerais à cette heure une petite laine pour juguler la fraîche qui tombe vite en fin d'après-midi ! Après avoir dégusté mes moules frites à la crêperie Chez Buck, en face du bassin, j'accomplirai ma promenade digestive de rigueur jusqu'à l'église avec station obligatoire sur le banc de la jetée en bout de quai pour assister au retour des bateaux de pêche.

Je m'endors enfin.

Dans un cauchemar tragi-comique, je revois l'aîné des fils Augeard, surnommé Ripette pour les qualités sonores et olfactives de ses prestations anusiennes, qui s'était noyé à 25 ans, après un dîner arrosé, en remontant la passerelle de son navire militaire amarré à Cherbourg. J'entends encore sa mère hurler de douleur dans le hameau de nos vacances.

Ma bicoque de granite rose appartenait en ce temps-là aux grands-parents de mon copain Jean-Pierre Decourselle, lui aussi mort à 20 ans, électrocuté. Pas dans cette maison, mais à Lomme dans le Nord. Et pour faire bonne mesure, le fantôme de Michel Domeau revit son dernier été, amaigri sur la plage après qu'il eut déclaré un cancer fulgurant au cours de son service militaire. Je ne crois pas aux revenants, fussent-ils de ma jeunesse, mais j'en ai peur ! Le sommeil de la raison engendre des monstres !


Blog, le samedi 7 juillet

Ouf ! J'ai laissé le salon et le bruit infernal de la clim. Quel bonheur de se rapatrier dans la chambre à coucher et dormir sur mon lit soupledur et pas dans ce canapé un peu duraille réservé à nos hôtes de passage pour qu'ils ne s'incrustent pas ! Boba Fett a été satisfait de réintégrer ses pénates nocturnes. Bref, une nuit douce et, par la fenêtre grand ouverte, ce fut un vrai régal de sombrer dans un sommeil réparateur. Je me suis donc reposé et j'ai fait un rêve, une de ces fresques historiques dont me gratifie souvent mon inconscient monomaniaque.

Je prenais le train à la gare Saint-Lazare à destination de Cherbourg. Mais, par je ne sais quelle bizarrerie, j'étais transporté au temps des locomotives à vapeur, comme celles de ma prime jeunesse. Avant le départ, mon frère Thierry et moi, avec mon père, nous passions en revue la machine fumante et respirions son odeur d'œuf pourri, ce délicieux fumet précurseur des vacances. Et là, surprise ! Le mécanicien est le sosie de Jean Gabin et son chauffeur celui de Carette. Je m'inquiète, car La Lison, en tout cas dans le livre de Zola, comme dans le film de Renoir, avait pour terminus Le Havre. La bête, presque humaine, tire les fameuses voitures « saucisson » qui circulaient essentiellement sur Paris-Cherbourg et Le Havre, classes et cocoons à mes yeux juvéniles. J'insiste pour vérifier le panneau d'affichage à l'entrée de la voie 29. Il s'agit de l'inamovible 9 h 2 en direction de Cherbourg qui s'arrêtera à Évreux, Lisieux, Caen, Bayeux, Lison, Carentan et Valognes.

Blog, le mardi 10 juillet

Cet été, la France s'affole d'une catastrophe climatique annoncée. Et moi aussi. Qu'arriverait-il si le Cotentin était saisi demain par une débauche de chaleur ? J'en ai lu et j'en ai vu beaucoup au cinéma ou à la télé des dystopies postapocalyptiques. L'Armaguédon, la fin du monde par sauterie nucléaire ; les astéroïdes qui s'étaient déjà fait la main sur les dinosaures, tu imagines ? Brest, l'avant-dernier rempart contre un été meurtrier, succombant à la canicule. Une solution éviterait l'invasion sur un territoire péninsulaire étroit, désormais seule enclave de paix : ouvrir les vannes dans les marais de Carentan pour que les flots les inondent complètement. La partie nord de la presqu'île normande ainsi rafraîchie redeviendrait une île, entre le ciel et l'eau, pour une durée indéterminée, comme autrefois à chaque marée haute. D'ailleurs, cela n'est-il pas programmé par l'armée pour créer un cordon sanitaire si la centrale de La Hague sautait ?

Votre serviteur se verrait bien dans le rôle salvateur d'un nouveau Noé. Certes, mon arche vous paraîtra plus modeste que celle de mon illustre prédécesseur. Les animaux embarqués se réduiraient à quelques vaches normandes, bien entendu, des moutons de pré-salé, quelques porcs nourris à la farine d'orge, toutes les bêtes du zoo de Montaigu-la-Brisette et, last but not least, Boba Fett !

Côté humain, monteraient sur mon arche tous mes proches, du moins ceux qui auraient anticipé l'intérêt d'émigrer dans la péninsule, à cause des signes précurseurs du dérèglement climatique ; d'abandonner pendant les vacances leurs villégiatures surchauffées, les plages du midi puant la crème solaire dont on vient de mettre en évidence l'effet dévastateur sur les micro-organismes marins.

Blog, le jeudi 19 juillet

Je revois mes fantômes gésir dans un costume en sapin pour habiller leur vingt ans. Que l'imaginaire ait prévalu sur le réel, je n'en disconviens pas. Les situations hautement symboliques provoquées par mes chers disparus manifestent une propension à me hanter où je ne les attends que trop. La plasticité de leur vie et de leur mort brouille un signal de détresse navrant. Tous les mots pour ne rien dire me traversent l'esprit. I À vrai dire, je ne me fourvoierai pas dans une facilité mélancolique, j'accomplirai ce que tant d'autres ont manqué.

Je m'ankylose doucement et je trépasserai tranquillement, en tous cas je l'espère. Sur ce plan-là, réactiver en pensée la répétition des deuils de mes amis, ne me servira à rien. Et pourtant leur présence invisible me trouble.

Blog, le samedi 21 juillet

Comme dans un des paradoxes de Zénon prouvant qu'une pierre lancée n'atteindra jamais son but, rejoindrai-je jamais, entre rêve et réalité, le Fort Joret, au fin fond de la presqu'île ? J'avais l'impression que l'échéance se dérobait au fur et à mesure que se déroulait cet étrange été 2018. Un pressentiment me saisit : et si ce voyage en Normandie se retardait à l'infini parce qu'il risquait d'être le dernier ? Ou plus exactement, si j'étais happé définitivement par une partance sans cesse reculée et dont l'accomplissement tant espéré, une fois réalisé, m'empêcherait de m'évader du trou noir de mon errance poétique ?

Au crépuscule, la silhouette du fort s'esquissera près de la lagune de Toquebœuf à Fermanville. J'observerai avec une certaine fascination ce point éloigné et solitaire perdu dans l'infini de l'horizon où campaient mes tendres années.

Et si dans un lendemain hypothétique, sur le chemin des douaniers, je croisais deux de mes zombies, Jean-Pierre et Michel me souhaitant la bienvenue ? Ensemble, nous parviendrions au Fort Joret à minuit, là où se tournaient nos films en 8 mm. Le fort, vieilli, usé et abandonné, se dresserait, immuable, entre la terre et l'eau.

À peine arrivé, j'espérerais quitter ces blockhaus qui trouent la colline dominant la mer depuis la Deuxième Guerre mondiale. Toutefois mon chat, me convaincrait de rester tout le mois d'août. Au-delà de cette date butoir, je ferai ce que bon me semblerait, voire retourner dans ma banlieue où j'avais étouffé en juillet. Le soir, observant les flots au nord-est, je serais saisi par une singulière intuition.

Une fois, le fantôme de Jean-Pierre me mettrait en garde : il m'enjoindrait de fuir. Il expliquerait : les vivants supputent névrotiquement une apocalypse improbable pour s'évader de leur quotidien. Ils rêvent d'une mort insensée et finissent par rester à jamais ici, prisonniers du béton armé teuton.

Les ruines du Fort que je croyais connaître me défient désormais et je me méfie de la nostalgie qui s'empare de moi, une folie mélancolique exacerbée par la solitude. Je n'ose deviner le secret du Fort Joret, en fait celui de Blanche-Roche et ses clignotements funestes quand un riverain vient à trépasser.

À la fin de l'été, aurai-je le courage de quitter ce fort en souvenirs ? Me résignerai-je à abandonner cette monotonie dévorante et fantasmatique pour examiner les scintillations de vie et de mort qui s'attachent à l'agonie des habitants de cette commune du nord-est quand ils ont le loisir de s'éteindre chez eux ?

Dans un Cotentin magique, je distingue à deux encablures des ruines le gros caillou jamais recouvert par les marées hautes clignoter comme un phare, c'est-à-dire disparaître et réapparaître avant de s'évanouir à notre vue pendant un long moment. Il reprendrait sa place dans le monde, un monde certes diminué par le décès d'une de nos connaissances. Ce totem, ce repère, y perdrait un des regards qui le contemplait sans y penser.

La nuit suivante, je scrute la mer quand j'aperçois une tache lumineuse au loin. Le moment souhaité qui me délivrerait de cette légende serait-il advenu ?

L'automne arrivera avec son cortège de tempêtes. Mais le printemps reviendra inexorablement, ravivant la confiance vaine de revivre une adolescence si gaie. Paradoxalement, le Fort Joret semblera terriblement à l'abandon.

Plus tard encore, ayant bien vieilli, la jeunesse m'habitera toujours. Un beau jour, l'autorité médicale m'annoncera à la fin de l'été qu'il faut se décider une ultime fois à partir, pour ne plus revenir. Le temps sera venu de me confier, comme beaucoup d'autres, aux bons soins palliatifs d'infirmières dévouées au sourire désolé. Sur l'autoroute qui me ramènera vers la région parisienne, ma vie grotesque, qui paraîtrait à d'aucun ridicule, bizarre, risible, mêlée d'un certain effroi, sera pour moi une victoire sur la désespérance sociale et psychique qui m'entoure. Mon espace-temps, qui a fui trop vite, arrêtera son cours. La mort tant redoutée durant ma vie, enfin là. Je grimacerai dans le clair-obscur d'une chambre d'hôpital en me demandant si, malgré la distance entre Paris et le Val-de-Saire, je rentrerai dans la légende, si pour moi aussi Blanche-Roche clignotera et altérera une fois encore l'image qu'en auront ceux qui me survivront.

Mais en attendant, il me faut communiquer comment je fus happé, à mon corps consentant, par le secret morbide attaché à un bloc de granite rose coiffé de blanc.
 

Citation

Souhaitez-vous connaître la suite ?

Edited by Marc Hiver

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Eathanor
Il y a 15 heures, Marc Hiver a dit :

Souhaitez-vous connaître la suite ?

Sans aucune hésitation Marc, un grand oui 🙂

J'ai modifié l'étiquette liée au post et ajouté une numérotation dans le titre en vue de ces suites à venir.

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Marc Hiver

@Eathanor Bon, il n'y a plus qu'à...

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