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Poésie des rues

Hameçon

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Poésie des rues
Posted (edited)

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La braise rougeoie au bout de mes lèvres
Exhalant, je regarde s’élever
Les volutes d’une santé qui part en fumée
Je tapote et fixe la cendre tombée à terre
Elle n’est pas de celles dont on renaît, au contraire

 

Je le sais, pourtant j’enchaîne machinalement
J’écrase le mégot et j’en allume une autre
Parce que je sais plus comment patienter autrement
Parce que j’ai eu une journée stressante, trop dur de gérer sans
Parce que les autres sont dehors et que je suis le mouvement
Parce que moi je suis pas comme eux, j’arrête quand je veux
Mais pas maintenant

 

Roulé entre tes pouces ou par une machine
Avec ou sans morceau de résine
Filtré comme les infos qui parviennent jusqu’à toi
Bien loin de t’avertir comme il se doit
C’est l’empire du tabac
Te colonisant doucement, comme l’emprise d’un parasite sournois
Qui empire et t’abat

 

Perdu dans les remous des verres entrechoqués avec euphorie
C’est mon corps entier qui trinque mais je l’oublie
La bouteille se vide peu à peu et ma tête l’imite
J’imbibe mon organisme sans notion de limite
Les vapeurs du breuvage par lequel je célèbre la culture des humains
S’invitent sous mon crâne et m’explosent les neurones un à un

 

Je m’échappe insouciant dans cet abîme visité tant de fois
Je m’échappe et m’abime comme si je possédais deux foies
Je pourrais m’arrêter mais j’en ai pas envie
Se détruire, ça aide à se sentir en vie
Et puis c’est comme ça que j’ai appris à m’amuser
J’ai perdu de vue ma source intérieure
C’est dans un verre de poison que je puise mon humour, mon audace, ma bonne humeur

 

Je déchire l’emballage avidement
Salivant d’avance au son de son froissement
Programmé par des signaux, dépendant
De la dopamine qui monte instantanément
Sous les gouts exacerbés par le sucre, le sel,
Le concentré de gras qui ruisselle
Sans bruit le long de mes artères
Sans que je ne m’en inquiète
Les étiquettes ont l’art de taire
Les conséquences qui me guettent
A force d’ingérer des produits chimiques injectés dans une nourriture trafiquée pour me rendre accro
Mon corps devient un fardeau
En réponse à l’amertume qui m’envahit
Je passe mes journées à engloutir des saveurs artificielles sans vie

 

Mon regard envieux est absorbé
Par le visage parfait d’une publicité
Qui m’apprend à me retoucher
J’y consacres des billets et des jours entiers
Levée avant l’aube pour me préparer
Je double le fond de teint sous mes yeux cernés
Obsédée par le regard d’autrui,
L’éventualité d’un faux pli
Je m’examine sans cesse, ça devient maladif

 

Je m’avance fièrement, jambes galbées
Les pieds tordus et comprimés par mes chaussures surélevées
Je m’avance, comme une insulte à la nature
Avec l’ammoniaque dans ma teinture
Et tous ces produits toxiques
Que j’étale à la truelle
Sur un corps sacrifié au règne de l’esthétique
Je m’exhibe dans un uniforme
Une tenue respectant scrupuleusement les normes
Par lesquelles je me définis
Et un mental assorti

 

Au fond de ma poche, les notifications s’empilent
A la moindre vibration, avant que j’y réfléchisse
Mes doigts, d’eux-mêmes, glissent
Sur le pavé tactile
Je passe mes journées à zapper
Et faire l’éloge d’une civilisation paumée
Je brandis la technologie comme preuve de notre intelligence
Incapable de me concentrer et maîtriser mes pensées
Incapable de faire preuve d’une vraie présence
Les nuits passées à me distraire
A la froide lumière d’un plaisir aussi facile qu’artificiel
M’ont ôté le souvenir du sommeil qui régénère
J’avance dans la vie sans vraiment la saisir
Les mains occupées à pianoter
Je suis juste un zombie
Et la réalité n’est qu’un vague concept que je peine à discerner
Je ne la voie pas vraiment
Entre elle et moi, il y a comme un écran

 

En fin de compte
J’ai la pression car je gère mon portefeuille à flux tendus
Je m’en sors plus
Mon énergie dissipée entre les phases où je m’autodétruis dans l’inconscience
Et les heures de travail qui servent à financer ma propre décadence
Le futur a une odeur de déchet rance
Quand j’étais enfant je courrais partout
Je voulais être pirate et prendre d’assaut la vie
L’océan d’incertain n’était rien qu’un détail
Sur lequel je flottais
Maintenant que j’ai grandi je me sens plus de taille
Triste ironie

 

Alors je m’enferme dans mon mode de vie empoisonné
En ne regardant ma dépendance qu’à moitié
En regardant ma souffrance comme si elle n’y était pas liée
En m’y noyant un peu plus, comme pour pallier

 

Au final
Tout le monde le fait donc ça parait normal
Tous ces maux
C’est peut-être notre lot

 

Des ruines polluées et pillées
C’est ce que nos âmes sont
Si tu consommes, tu seras consommé
C’est la loi de l’hameçon

 

Écrit en janvier 2019

Edited by Poésie des rues

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Eathanor

Un texte qui questionne sur notre société de consommation qui peut se décliner sur le mode "Je consomme donc je suis" mais également "Je m'empoissonne donc je suis" ou encore "Je souffre mais je suis". Pour ma part, je suis heureux d'avoir cessé depuis maintenant mon histoire d'amour avec la blonde fumeuse. Je n'étale pas non plus de produits toxiques mais par contre, qu'est ce que les notifications s'empilent 😉

  • Aimé 1

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Poésie des rues

A nous de rester lucides et de trouver la force et l'honnêteté de regarder en face notre formatage et nos dépendances... 😉 les notifications peuvent s'empiler, du moment qu'on reste maitres de nos comportements et que ce à quoi on accorde du temps et de la présence fait l'objet d'un choix conscient !

  • Aimé 1

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Seawulf
Posted (edited)

C'est un texte déchirant par l'impact qu'il inflige au corps, à sa mémoire. Ces mots refuges, ces idées comme une absinthe dépendante, c'est le cri de la vie dans sa douleur la plus profonde. 

Edited by Seawulf
  • Aimé 1

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Poésie des rues

Merci pour cette réponse si justement écrite !

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