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Seawulf

L’homme d’hier

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Seawulf

 

« C’est la vaste Vie qu’en la vivant j’aurai changée en éternité » Marcel Thiry

 

N’est-on pas avant tout d’où l’on vient avant que d’être où l’on va ? Il me revient en mémoire, cet homme croisé sur un sentier de hasard. Douanier sans doute. Il avançait d’un pas lent, au cœur de la lande herbeuse et sablonneuse. Pas qui semblaient assurés, malgré l’âge respectable. Il avançait comme avance cette langue de terre pénétrant loin, très loin, devant. Qui s’enfonce dans la brume de l’horizon. Là-bas, au point de jonction, le ciel, l’eau et la terre, se mêlent. Et cet homme qui toujours progresse. Se dirigeant vers le point d’inexistence. Cette jointure invisible où s’abîme les éléments.

Il porte un long manteau anthracite, le col est relevé. Cela lui donne l’air martial d’un officier. Les deux mains sont enfouies dans les poches profondes et basses. Il marche. Son regard gris-vert se porte vers la pointe du Hourdel. Il cherche une ligne qui ne serait pas imaginaire, pour rester debout, droit comme un i dans cet ensemble mouvant et impalpable ! La baie est immense, large tache d’eau indigo et cyan, insaisissable peinture océane, mouvementée, attendant la marée basse pour faire sa promenade, elle aussi. Et l’homme pousse ses pas en direction de ce nulle part fascinant. Et sa progression me fait penser à l’Agnus Dei de Barber. Des voix s’élèvent de cette vastitude plate et longue comme un T de dessinateur. Sauf qu’ici, il n’y a pas d’angle ! Tout est douceur et langueur et le fil de plomb s’estompe. Ce qui est plus marqué s’arrondit.  Il n’y a d’anguleux, de presque rigide, que cet homme qui continue de progresser.

Assis sur un banc, scellé par la main de l’homme sur le terroir, les pieds sur le sol de glaise et la fraîcheur du bras marin contre laquelle je m’adosse, je scrute notre voyageur. Je pense au temps qui passe, lentement, sourdement. Tout comme le voyageur bien calé dans son siège ergonomique, les yeux rivés sur l’horizon, qui par la fenêtre du TGV voit le paysage glisser puis s’éloigner tranquillement. Au plus près de la fenêtre la vitesse tronque la vision du voyageur. Un filet photographique et artistique s’immisce furieusement, des impressions dominantes jade et céladon, entre abstrait et réalité. L’esprit gamberge…en direction de l’ouest. Je pense à l’immuabilité du temps. Les marées qui vont et s’en viennent chaque jour et l’astre pour les réveiller et la lune pour les bercer. Ce va et vient qui bruisse. Cet adagio qui monte puis se retire pour mieux s’écouter, demain puis après demain, et puis encore et encore, toujours. Longtemps encore. La monotonie n’existe pas dans ce volume grisâtre en ce matin doux et automnal. Seul le mouvement se perçoit et le silence s’exprime. L’homme d’il y a peu s’enivre de particules de brume. Il s’imbibe comme la terre. Pointillisme vivant ! Ces yeux couleurs de mer, portent la trace des embruns. Son visage ressemble à la glèbe. Les rides, sillons de l’existence, traces visibles des efforts consentis à repousser les paquets de mer, les coups de tabac et le gros grain. A la manière des terre-neuvas ou des « islandais ». C’est aussi la marque des veilles interminables à la passerelle du navire, ballotté en haute mer, puis le retour à guetter la passe. Il avait le visage en forme de coque de noix. Une sorte d’icône sculpté à grands traits imitant l’art naïf. La bruine redoublait et suintait sur sa mine tranquille, presque réjouie. Son nez rappelait une étrave, long, fin et effilé. Ses cheveux gris annonçaient l’écume de houle par gros temps. Cela le faisait sourire, parfois même rire à gorge déployée, lui qui d’ordinaire est plutôt taciturne. Il disait aux terriens qui parlaient de sagesse à la vue de sa chevelure, qu’il n’en était rien. Il répétait à qui voulait bien l’entendre que l’habit ne faisait pas le moine. Lui savait bien, que c’était la crinière de Neptune ! Son couvre-chef, une casquette de marin à l’aspect peau lainée de couleur bleue nuit, vissée sur la tête, comme s’il s’attendait à un quelconque coup de froid, ajoutait au mystère. Cet homme qui passait, était à l’image de nos vies, spectateur solitaire. Du moins le croyait-on. Au cours de sa marche le long de l’estran, au beau milieu des moulières, ses yeux à demi-fermés, cachés derrière la visière, voyaient parfaitement le beau crâne luisant d’un phoque gris. Ils se saluaient en silence. Il percevait aussi, quelques canards ou limicoles, ici où là. Et dans ce gris doucereux, émergeait parfois un ban de cigognes qui partaient vers le détroit de Gibraltar pour y passer l’hiver. Quelques-unes restaient sur des arbres-dortoirs. Chaque saison le faisait vibrer, presque maladivement. Les émotions étaient toujours-là, bien remuantes. Et tout cela, il le vivait intensément, bien qu’il s’agissait pour lui de présences familières. Dans ce corps d’homme, à peine voûté, il restait de l’émerveillement, malgré qu’il eût bourlingué. Mais chaque retour se faisait ici et pas ailleurs. Pétaouchnoque, ne le faisait pas rêver ! Et maintenant qu’il avait depuis quelques années, cessé toute activité, il habitait une petite longère « la sirène » à l’orée de la forêt domaniale. Chaque jeudi, puis tous les dimanches après la messe, il arpentait cette langue de terre et venait en son extrémité à la rencontre de la houle. Les ressacs et leurs litanies susurrantes envahissaient son esprit. Un amour inconstant et fidèle se faisait jour, à l’instar de ces rouleaux. Et de vagues en vagues, hier se découvrait. Et avec lui, cet amour éconduit murmurant, en vain, depuis si longtemps : « viens, je t’en prie, viens ». Peut-être qu’un jour, un jour un peu moins clair qu’aujourd’hui, un jour où ses forces seront amenuisées, il ira, là où l’attend son destin, dans la grande chambre bleue. En attendant, il continuerait, semblable à ces moutons de prés salés, à se repaître d’herbes grasses, qu’il foulerait de ses godillots d’un autre temps. Il n’y a pas si longtemps, ils étaient deux sur ce sentier.

Marie-Agnès lui avait fait faux bond, après une longue maladie. Elle s’en était excusée, quelques heures avant de fermer les yeux. Une épouse douce au caractère présent, emplie de bonté, dévouée à sa famille, qui exerça le métier de glaceuse au temps de l’argentique. C’était tout au début de leur aventure ? Elle était son regard. Lui montrait tout ce qu’il ne voyait pas encore. Lui a appris à dompter le temps. Aujourd’hui, il sait regarder dans la bonne direction. S’arrêter et humer les choses. Les ressentir, les respirer… et être heureux de ces moments simples. Elle lui manque. Elle repose face à l’océan, dans une petite allée proprette, d’un tout petit cimetière niché sur un léger promontoire au pied d’une petite falaise. On peut lire sur la pierre tombale, un mini menhir, en dessous d’un médaillon émaillé offrant un beau visage équilibré et sensuel, aux yeux clairs, au sourire franc, « Ce pays inconnu d’où nul voyageur ne revient » Shakespeare. Des Fous de Bassan plongent régulièrement à proximité. Ils racontent son histoire avec leurs cris de vie. Ils se souviennent de leurs rendez-vous avec cette femme aux cheveux longs, de teinte auburn, noués délicatement, pour ne pas gêner l’œil directeur face aux vents dominants et ajuster son vieil appareil photo à l’optique performante. Après développement dans la chambre rouge, elle venait leur montrer ses photos, leurs portraits, individuels ou groupés. Alors, ils tournoyaient dans un éclat de lumière portés par un chant éblouissant, avant de plonger, un peu plus loin. Tous les jours, désormais, ils lui rendent hommage, naturellement et infiniment. Et parfois, le vieil homme s’efface, devant tant d’amour !

L’été, des corolles multicolores se découvrent. Des pans de tissus virevoltent. Des gambilles se révoltent. Des œillades se glissent entre lui et elle, elle et lui, le temps court. Les mains se cherchent. Les silences inventent des histoires. On a envie d’y croire. Quelques larmes, quelques rires. Parfois rien. Et la journée se poursuit.  Parmi toutes ces chevelures, longues, courtes, au carré, blondes, rousses, noires avec toutes leurs nuances, parfois affriolantes, déambule la crinière neptunienne, blanchie par le temps. Le vieil homme goûte ce spectacle estival avec son brouhaha chenillant.

Nous nous saluâmes à son retour, d’un hochement de tête, comme de vieilles connaissances. L’horizon était maintenant parfaitement dessiné. Chaque élément du décor s’était rangé là où il le devait et bien naturellement, chacun épiait l’autre consciencieusement en attendant un moment plus opportun pour se singulariser. Il serait bien temps de prendre une décision. Pour l’heure, La chambre bleue attendrait. Le vieil homme rejoint « la sirène » et moi, je récite des vers de Thiry … Et le navire est si blanc / Et les femmes sont si belles / Qui doucement s’échevellent / Aux tièdes vents émouvants.

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Eathanor

Merci d'avoir partagé ce récit Seawulf. Je dois dire que le premier tiers de la lecture ne m'a guère emballé. J'ai cependant bien fait de continuer, car la suite est autrement plus captivante et touchante. Vos lignes m'ont émue quand Marie-Agnès fut évoquée. Il est ensuite difficile de ne pas se prendre d'affection pour ce vieil homme, pourtant inconnu. Je n'ai malheureusement plus de cœur en stock mais je tâcherai de revenir.

  • Merci 1

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Rosa Canina

J'aime beaucoup ce récit  conté avec pudeur. Vous lire ce soir, c'était comme enfiler une paire de bottes pour cheminer dans les embruns à la suite de cet inconnu.

  • Aimé 1

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Seawulf

Un grand merci pour votre passage  et pour vos mots Eathanor et Rosa canina. 

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Seawulf

Merci jeannine B pour ton passage avec cœur. 

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