Jeannine B

Le cimetière du Py

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Jeannine B

« Georges fait un somme

 

Sa guitare attend

 

Les accords du souvenir. »

 

 

 

            Le cimetière regarde l'étang de Thau. Les cyprès embaument les allées ombragées du cimetière du Py à Sète.

            Une douce brise venant de la Méditerranée, transporte jusqu'à moi des embruns salés. Je marche dans ce lieu de quiétude à la recherche du poète qui fait un somme sous un passé aux vers passionnés et hauts en couleur. Sous ses envols de rimes, la pointe de sa plume s'évadait entre mes souvenirs colorés de poésie et de musique.

            En-delà de l'humus, des mains se tendent encore vers les sentiers harmonieux du verbe. Elles empoignent le jour vivant des chansons. Sur la bouche du poète, elles déposent un accent au goût de lavande.

            J'accoste sur le dernier rivage de celui qui, par ses mots, ses notes, a accompagné toute ma jeunesse.

            Ma main frôle la stèle froide où les vases contenant des fleurs fanées marquent le passage de personnes venues avant moi. Mes doigts se font velours sur la sépulture sans apparats.

            Des pensées émues réveillent les signes de vie qui sont encore enfouies dans les anciennes étamines des roses flétries, partageant avec moi les traces de ces nombreux inconnus ayant déposé une marque intimiste, si loin de la rumeur du monde.

            Je contemple la photographie du défunt. Je ferme les yeux. C'est comme si son image reprenait vie dans quelques effluves du tabac de sa pipe planant dans l'air de cet après-midi de septembre.

            L'image qui le représente me renvoie à presque quarante ans en arrière, lorsque j'écoutais ses chansons. Sa voix chaude et grave est tellement présente à mon oreille. Je l'entends encore gratter sa guitare et chanter "Les oiseaux de passage et Les passantes", poèmes magnifiques que j'adorais écouter.

            Son visage affable s'estompe doucement sur l'onde du recueillement en saisissant le silence pétrifié... 

            Difficile pour moi de revenir vers les vivants. Georges Brassens m'a accueillie auprès de lui, avec toute la bienveillance qui lui était coutumière.

            Au plus profond de sa tombe, le mystère m'offre cet instant secret, ce moment fragile reliant les humains entre eux, dans une chaîne allant jusque sur les voies de l'au-delà.

            Un rai de lumière se déplace sur la pierre dépouillée en me rappelant que la vie n'est jamais loin de la mort, car un jour, je franchirai aussi ce gué menant vers la paix.

            Pendant quelques mois, j'ai laissé mûrir mon entrevue clandestine avec la vallée des quiétudes. La souvenance de ces quelques minutes passées devant la tombe de Georges s'étend jusqu'à l'afflux d'écriture étreignant mon cœur. Depuis si longtemps, je m'étais promis de me recueillir devant sa dernière demeure.

            Aujourd'hui, les mots imprégnés de sa verve remplissent l'étendue de la page, afin que jamais ne se gomme l'empreinte du poète disparu. Au moment où j'écris, j'ai surpris l'instant précis où l'ombre et la lumière marchent de front sur les allées pétillantes et sereines de la vie.

            Il est temps pour moi de reprendre ma route, d'écarter ces quelques fragments du passé en me raccrochant au vivant chemin...

Extrait de Contemplation 2017

Modifié par Jeannine B
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Eathanor

Je l'ai déjà écrit ailleurs, je n'ai jamais été un grand fan de la musique de Georges Brassens, ce qui ne retire rien à la grande qualité de ses textes. Cela étant dit, votre texte est intéressant Jeannine car il trace un trait d'union entre les souvenirs et les morts d'une part et les vivants qui restent là d'autre part. Et même si ces morts continuent de vivre en nous, il nous faut avancer ("reprendre ma route" écrivez-vous) sans eux.

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N'Silina

J'ai longuement frissonné à la lecture de votre texte, signe pour moi que quelque chose est "juste". Profondément merci.

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joailes

Je connais bien ce cimetière, pour m'y être recueillie moi-même lors de petits séjours à Sète. J'ai aimé Brassens sur le tard, je n'accrochais pas beaucoup avant de me rendre compte combien ses textes étaient magnifiques ! C'est amusant que tu postes ce texte aujourd'hui car je viens de recevoir un livre de Brassens avec les paroles de ses chansons et j'étais plongée dedans une partie de la journée ! Coïncidence ? 🙂 

Petite remarque cependant : "Georges Brassens m'a accueillie auprès de lui, avec toute la bienveillance qui lui était coutumier." coutumière me semble plus appropriée ... pardon ! 

Modifié par joailes
  • Merci 1

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Yguemart

@Jeannine B Je suis très proche de Brassens géographiquement et par le cœur.

Je l'ai découvert très tôt et je le redécouvre maintenant avec d'autres sensations (et davantage de maturité).

@joailes a raison pour coutumière 😉 ou alors écrire "... toute la bienveillance dont il était coutumier."

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Jeannine B

Merci les amis ! Il y a parfois des êtres qui traversent le temps sans perdre de vue nos souvenirs. Merci pour votre lecture !

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rechab

un bel hommage, rendant justice à cet incomparable  artiste aussi léger qu'il pouvait être  profond, 

et empreint de belles poésies tout à fait accordées à son sens rythmique musical si particulier.

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Jeannine B

Merci @rechab 

Amicales pensées à vous !

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