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Confession sur le divan : que penser de Totophe ? (3/3)


H. Mériadec

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Et j'en arrive (finalement), à Totophe. Christophe c'est son nom, mais difficile de l'appeler autrement que Totophe, très rapidement. Lui, c'est un « vieux ». Et pas un « vieux » qui va bien et qui contrôle le truc, non, non. Pas celui dont tu sens en deux secondes qu'il faut pas se moquer, mais le vieux exclu, le déchet, celui qui peut se faire tabasser à tout moment pour se faire piquer ses trucs si ils repèrent la planque de son sac. En même temps, pas étonnant, c'est un homme abîmé, vraiment. Chauve sur le dessus mais de très Iongs cheveux roux sur l'arrière du crâne qui tirent vers le gris et qui s'effilochent comme une sorte de pelage, il a quatre dents qui se battent en duel mais de toute façon il bave tellement en continu quand il essaye de parler que c'est plus sur le filet que tu te concentres pour pas que ça tombe sur tes pompes ou même tes sapes (vu comment il te colle tout le temps). Et puis il est TRES alcoolique. Alors, c'est pas étonnant pour un clodo, encore moins pour un vieux. Mais franchement, il jette jamais ses cannettes donc je vois ses quantités, je l'ai déjà vu à 10 maxi par jour (sans compter les 8.0 ou je sais pas ce qu'il avait d'autres dans le coin, j'espère des trucs moins forts (*3)

Et lui, il a 55 ans, dont 35 d'aller-retours entre la rue et l'HP de ce qu'il m'a dit. Parce que oui, Totophe est aussi, de toute évidence, très malade. Je ne suis pas psychiatre, mais bon, j'ai cerné quelques profils dans les hôpitaux où je suis passé, je suis plutôt observateur et je ne considère pas ce que je vais dire comme un diagnostic, mais ça me semble évident que Totophe est gravement schizophrène, ou au moins atteint d'une forme de psychose très aiguë. Mais ne jamais insister.

Quelques mots suffisent à s'en rendre compte. Il fait peur aux enfants. Il fait peur aux bourgeois. Il fait peur aux vieilles dames. Il me fait même peur à moi si je dois être honnête. Il fait pitié aux gens qui savent à quel point il est inoffensif, tant son corps est momifié. J'ai vu le mien : et le sien a connu des abus bien plus longs et constants, sans que je connaisse tout son historique. Mais personne (ou presque) ne lui donne jamais rien. Son spot est pas trop mal pourtant, un peu à l'écart. La petite étudiante sympa de gauche, qu'a l'air d'être en socio ou en psycho et qui habite un peu plus bas que chez moi lui amène parfois ses bières. Quelques mecs excédés et pressés lui filent une cigarette d'un air méprisant et il crie très fort et applaudit et remercie et fait semblant de les poursuivre pour leur faire des bisous, ce qui les fait se mettre à courir et alors il éclate de rire.

Bref, j'aime bien Totophe. J'aime pas Totophe. Il entre totalement dans ma sphère intime. Il est gluant et inéloignable même lorsque l'on s’assoit à deux mètres. Je sais pas quoi penser de lui, mais jamais je n'en voudrais chez moi. C'est pas Saïd. Sauf que j'ai fait une rechute. Une grave. J'ai tenu huit mois, c'est pas si mal. Et devant tant de solitude, tant de tristesse et de malheurs, face à tous les symptômes d'une société compétitive portée sur l'exclusion et l'éradication de tout ce qui s'écarte de la norme, que faire d'autre si ce n'est me poser avec lui devant son spot (la minuscule supérette à 50 m de chez moi), avec quelques 8.6 ? De toute façon il se rappelle pas vraiment de moi, ou de manière partielle, en inventant des souvenirs et en effaçant d'autres.

Que faire ? Je ne peux pas l'aider, mais je peux être une oreille, même si je capte qu'une phrase sur deux. Il me paye un joint quand il en a, mais il est toujours trop déchiré pour rouler et ses doigts sont plus épais et calleux que mes poignets donc quoi qu'il arrive, il pourrait sûrement pas le faire clean.

J'ai connu un Somalien de 25 ans refoulé partout en Europe pendant 6 ans avant de trouver l'asile (pardon, la « protection subsidiaire », l'asile de quant au final, ça va, t'es pas tant en danger) en France, parti à je sais pas quel âge mais après la mort de toute sa famille, sans argent pour les passeurs, qu'avait été prisonnier en Libye et avait une cicatrice de machette sur la joue et l'arcade. On parlait politique africaine en allemand approximatif et il me choquait par sa culture alors qu'il savait pas lire ni écrire. Une perle. Un autre, un gosse parti à 16 ans du fin fond de l'Est de l'Afghanistan à pied et qui était arrivé quasi sans encombre et tout sourire à 18 ans à Lyon, après un petit passage en Belgique. Il parlait 5 langues : 3 indiennes et deux afghanes. Pas pratiques pour le trajet. Son secret ? Il est trop sympa, alors il y a toujours un mec pour lui faire faire quelques centaines de bornes en voiture ou lui prêter (apparemment, mais ça j'y crois toujours pas) des chevaux pour traverser les montagnes entre l'Iran et la Turquie. (Bon, en vrai, il s'est fait piquer son passeport six mois par un pizzaïolo Turc, mais il l'a récupéré en six mois quoi, mineur, tout sourire). Ces mecs ne m'ont jamais inspirés aucune pitié. Au contraire, je les admirais.(*4)

Totophe, c'est pas pareil. C'est le faible d'entre les faibles, le plus démuni des êtres. Il n'est pas testé par Dieu, Odin, le Père Noël ou la vie pour dépasser je ne sais quoi et prouver au final qu'il est vertueux. Il est juste... A hollow man, a stuffed man.

Je recommence un sevrage depuis quelques jours... C'est une excellente chose. Je suis en mesure de travailler sur la traduction de mes poèmes, ce qui est le seul boulot « sérieux » que j'ai en ce moment. Enfin boulot... C'est pour le plaisir, hein, je suis en arrêt. Mais je veux dire, je n'ai aucune idée de pige à vendre, aucun cours à donner, j'ai juste quelques petits textes comme celui-ci à écrire, comme une distraction habituelle. Pas grand chose à faire, étant donné que je bloque comme un débile sur des chansons pour enfants, ce qui devrait être le truc le plus SIMPLE à traduire, je me suis tapé les références à Dante et à Guy Fawkes et tout...

Et voyez-vous, alors que mes pensées sont trop claires et que je cherche une traduction adéquate à un néologisme, mon esprit s'envole et je me sens incroyablement coupable. J'étais le seul à aider ne serait-ce qu'un peu Totophe à ne pas vivre que dans sa tête. Mais il est hors de question que je me remette à lui parler, puisque je ne dois plus boire. Je l'abandonne. Bien sûr, je ne lui dois rien, mais je suis criblé de remords comme si j'étais le responsable de tout son malheur. Et à travers lui, de toute la misère du monde.



 

C'est grave, docteurs ?

 



 

*3 : pour les non-alcooliques parmi vous, ou alcooliques mondains peu familiers avec l'univers merveilleux des bières de clodo : la « maxi » (Amsterdam Maximator de son nom complet) est une bière IMMONDE (et pourtant j'en ai bu des trucs dégueus) qui est à 11°6. Dix canuches, ça fait donc l'équivalent d'environ 45 unités d'alcool à la louche (oui, quand on est en lutte quotidienne, on se met à calculer vite ce genre de trucs). 45 unités d'alcool, c'est deux bouteilles de whisky. Ou de vodka. Ou de n'importe quelle bouteille d'alcool à 40°. J'avoue que j'ai déjà fait des semaines à plus d'une bouteille de rhum, mais c'est pas un truc courant non plus, c'était clairement pas mes bonnes phases. Ton corps peut assimiler ça quelques jours de suite, quand tu fais 60kg, mais pas 10. T'es pas une éponge. A un moment tu rejettes. Mais là, sous la pluie, avec son corps, schizophrène, franchement, deux bouteilles, c'est trop et même moi je le juge. Moi ! Haha...

Non mais je rigole pas hein ! Je veux bien insister là-dessus pour que les novices comprennent ce point précis : 10 canuches de maxi c'est le genre de challenge débiles que les gars de 100 kilos qui se prennent pour des déglingos et qui vont au Hellfest se lancent et soit ils vomissent, soit ils finissent en coma éthylique. 10 canuches de maximator, c'est pas humain, c'est... sans doute équivalent au maximum que j'ai pu ingérer en 24h sans dormir, en mangeant un peu et avec des pauses. Lui il avait bu ça en moins de 12 heures, je... Bref, c'est vraiment, vraiment beaucoup pour un individu de son poids et de sa condition physique.
Je serai toujours disponible pour vous délivrer des conférences ou des cours privés pour parler des bières de clodo, dans toute leur variété et leurs subtilités, voire les rapports de tensions entre les strates sociales évidents qu'ils mettent en avant, dans le petit monde des assoiffés.

 

 

*4 : Peut-être la source d'une nouvelle session, docteurs ?

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