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Confession sur le divan : que penser de Totophe ? (2)


H. Mériadec

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Quand je suis revenu dans ma ville de naissance, trois-quatre mois après ma cure, des rêves de changements pleins la tête et quelques petits articles enfin publiés, en plus de mes cours particuliers que j'espérais rentables, je ne buvais plus et vivais tout cela comme une grande fierté. J'étais enfin quelque chose. Je continuais bien sûr à donner à tous ceux qui en avaient besoin ce que je pouvais avoir sur moi, me faisant dépouiller avec joie, mais je ne parlais plus trop avec « les gens de la rue », comme ils s'appellent souvent eux-même. Parce que commencer à me poser en tailleur, à côté d'eux, parmi eux, m'aurait inévitablement donné l'envie de boire une « bière de clochard » (c'est à dire une bière forte, peu chère, et de qualité variable.)

Et là, je rencontre Saîd, petit mec dégaine kaïra (petite sacoche Lacoste déjà, probablement fausse en plus), mais odeur clochard, direct. Il vient me demander une pièce. Pas de pièce. Il me dit que c'est pas grave. On parle un peu, quelques phrases, tout et rien. Je lui demande il dort où. C'est à la gare. Ça craint. Ce mec sait clairement se défendre, et mieux que la plupart des gens s'il a trouvé son spot pour dormir à la gare. Mais il a l'air tranquille, un sourire en coin de gêne, un regard à la fois franc et fuyant, de ce que je crois déceler. Je lui demande si il veut aller se poser à un bar, à la limite, il a l'air très surpris et accepte avec doute. Quand le serveur arrive pour la commande (en nous regardant évidemment comme si on était venus pour commettre un crime), miracle : nous demandons la même chose, instantanément. « Votre soft le moins cher ».

C'était en juin, je crois. Il faisait beau. Et donc chaud en cette nuit, pour ma contrée septentrionale. Et bref, on s'est mis à causer. Carrément. De sa vie. De ma vie. Un vrai échange profond : globalement, moi j'avais tout pour réussir et me suis mis des bâtons dans les roues, lui a dû se battre en bon musulman pour se faire une place confortable. Et il avait réussi. Il était devenu boucher-charcutier, spécialiste en porc. Je ne pouvais pas m'arrêter de rire. Mais lui était passionné, il me racontait comment bien faire pour couper telle ou telle partie du halouf, bien qu'il n'ait jamais pu goûter aucun de ses produits. Puis il avait également passé une certification en Halal (apparemment, ça existe, Galantine de poulet ou je sais plus ce qu'il m'a raconté, je suis végé et ça commence à remonter, le temps file si vite.) et avait trouvé un poste stable chez un charcutier traditionnel dont le quartier était devenu de plus en plus multiconfessionnel. Il nourrissait sa future femme qui lui donnerait deux enfants. Mais un jour, dans un accès de ? que lui-même n'expliquait pas, il avait fait quelque chose de mal (ne JAMAIS insister) et sa femme était partie avec les deux enfants, gardant la maison en périphérie. Il avait quitté la zone pour une centaine de km plus loin, chez moi donc. Deux ans et demi de rue. 34 ans. Il en faisait moins.

Je suis pas un héros, ni Jésus, mais je suis peut-être un peu maso. Quoi que je sois, le fait est que je ne supporte pas de voir ceux qui sont le plus en position de faiblesse souffrir. Je ne sais si c'est parce que j'ai connu la détresse, si c'est parce que j'ai été élevé dans l'idée qu'en tant que pêcheur, il fallait que je rachète et expie mes fautes ou encore si ma lecture des sciences sociales et de bouquins de théorie politique m'a lavé le cerveau et vendu à la solde du complot islamo-gauchiste wokisant et totalitaire... Mais bref, j'aime pas voir ça. Je me reconnais toujours dans celui qui souffre, car celui qui souffre est un autre moi. Je n'ai pas connu ou vu toutes les douleurs, mais suffisamment pour comprendre qu'il n'y a pas de justice divine, que la misère s'abat sur les vertueux comme sur les coupables et que si tu n'aides pas, personne ne le fera à ta place.

Je lui donne donc (à Saïd) un papier avec mon numéro et lui dis : « Si jamais t'as besoin de quoi que ce soit... ». Et je pars... Mais pas longtemps. Je reviens et lui dis : « J'ai que des pâtes sans sauce ni crème chez moi, mais j'ai une douche et c'est la première fois que j'ai un deux pièces, donc j'ai un canapé aussi. Viens, tu te fais une nuit confortable.»

Le lendemain à mon réveil, mes clés avaient disparu, avec Saïd et toutes ses affaires. Évidemment, ça arrive, mais je suis déçu par lui. Bon, qu'est-ce qu'on pourrait me voler ? Ordi, téléphone, casque anti-bruit, c'est bon. Portefeuille aussi. Pourquoi il m'aurait pris des livres ? Non, je vois rien, mais il a mes clés quoi. Qu'est-ce qu'il pourrait en foutre en plus ? C'est un souci. Ou du moins en était-ce un avant qu'il ne revienne avec deux croissants (à partager) et un paquet de cigarette pour me récompenser de la veille (20 cigarettes pour un gars de la rue, c'est une petite fortune). Puis il est reparti, poliment, et alors que je fumais sur mon balcon, il a même fait la vaisselle discrètement. Et il ne buvait pas, mais fumait des clopes. Parfait en somme. Il m'a rappelé une dizaine de fois jusqu'à fin juillet pour passer dormir. Parfois j'ai dit non, mais le plus souvent, j'ai dit oui. Je crois que ça lui rappelait sa vie d'avant. Même s'il s'est JAMAIS lavé et que ça a juste fait puer mon canap de ouf, j'avais le sentiment qu'il se sentait apaisé. Je lui mettais mes CD de rap, ou de jazz, ou de rock smooth, mais il aimait que la variété française (encore un signe évident de nostalgie). Et puis un jour, plus de nouvelles. J'ai un peu traîné depuis autour de la gare, mais je ne l'ai jamais aperçu, ni cherché particulièrement d'ailleurs.

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